A Kiev, une rentrée des classes perturbée par des alertes aériennes presque incessantes
Depuis fin août, les sirènes retentissent dans la capitale ukrainienne à un rythme inédit et perturbent la rentrée scolaire

Le Monde
Depuis fin août, les sirènes retentissent dans la capitale ukrainienne à un rythme inédit depuis le début de l’invasion à grande échelle du pays, en février 2022. Cette nouvelle réalité perturbe la vie quotidienne des 3,7 millions d’habitants de la ville.
Il règne à Kiev un climat étrange, comme une nuit sans fin, un mauvais rêve rythmé par le son lancinant et sinistre des alertes aériennes. Depuis quelques jours, elles retentissent dans les rues de la capitale ukrainienne à un rythme inédit depuis le début de l’invasion, en février 2022, de nuit comme de jour, au gré des vagues quasi ininterrompues de drones lancés par la Russie. Rien qu’entre jeudi 27 août et mardi 1er septembre, l’alerte aérienne a été déclenchée à plus de 60 reprises– cinquante-deux heures en état d’alerte au total. Une fréquence jusqu’ici davantage associée aux villes proches de la ligne de front.
Si les 3,7 millions d’habitants de la capitale sont endurcis par près de cinq années de guerre, cette nouvelle séquence rompt avec leurs habitudes prises au fil du conflit. La plupart des frappes, jusqu’ici, avaient lieu la nuit ; elles se prolongent désormais en pleine journée, pesant sur les esprits et désorganisant le quotidien.
Cette intensification, marquée par l’utilisation de drones à réaction, plus rapides et plus difficiles à intercepter, intervient alors que l’Ukraine manque de systèmes de défense capables de la protéger contre les missiles balistiques russes. Dans la nuit de lundi à mardi, des centaines de drones et de missiles ont été lancés contre le pays, faisant 12 morts dans la capitale.
Dans ce contexte, malgré le bruit des détonations dans le ciel,les habitants s’efforcent de maintenir leurs habitudes et le cours d’une vie à peu près normale. Mardi matin, six heures à peine après de puissantes explosions, les écoliers ont ainsi rejoint leurs établissements, comme partout où c’était possible dans le pays, pour une première journée de célébrations avant la véritable rentrée, prévue mercredi.
« Les Russes veulent nous démoraliser »
Mardi, devant la Stanislav Step School, une école réservée aux familles les plus privilégiées de la capitale, le thème annoncé est « Alice au pays des merveilles ». Les parents affluent pour prendre des photos, bouquets de fleurs à la main. Mais, très vite, alors qu’un morceau du groupe britannique Metronomy résonne près du buffet, une énième alerte aérienne retentit, bientôt suivie, au loin, par des rafales de mitrailleuses lourdes de la défense aérienne, ainsi que par des explosions.
Sans se presser, la petite foule se dirige vers l’intérieur de l’école, puis descend dans l’abri aménagé lors de la construction de l’établissement, quelques années plus tôt. La présence d’un tel espace est désormais une condition pour que les écoles ukrainiennes puissent continuer à accueillir leurs élèves en présentiel.
« Nous faisons en sorte de ne pas lui mettre la pression lorsqu’il y a des alertes, expliquent Maryna Kovalenko et son mari lituanien, Kestutis Razgaitis, venus accompagner leur fils de 7 ans. Mais il comprend très bien ce qu’il se passe. Et, comme beaucoup, il se rêve en Superman qui pourrait renvoyer les missiles vers la Russie. » Comment eux-mêmes gèrent-ils la pression ? « On s’est habitués », répond le père. « Le plus dur, c’est quand on apprend que des gens sont morts », poursuit son épouse.
« Bien sûr, c’est inquiétant,mais nous devons continuer à vivre, explique de son côté Maryna Tcherkasova, une employée de l’école,alors que de nombreux drones russes traversent le ciel, en ce jour de rentrée scolaire. Les Russes veulent nous démoraliser et fracturer notre vie quotidienne, pour que chaque geste quotidien soit plus difficile. »
Certains parents, comme Tetyana Ivovarenko, reconnaissent d’ailleurs songer à la possibilité de quitter l’Ukraine. « Un jour, tout va bien, et le lendemain, on n’a qu’une envie, c’est de partir », explique celle qui avait déjà fui au début de l’invasion avant de revenir, un an et demi plus tard. « Le pire, c’est la peur de ne pas pouvoir les protéger, de se dire que tout ce qu’on fait pour eux n’est jamais assez », dit-elle, en parlant de ses trois enfants vivant avec elle en Ukraine.
Si les écoles disposent d’abris, ceux-ci ne sont pas forcément équipés de tout le matériel nécessaire pour permettre aux élèves de travailler normalement. Le problème est soulevé par la députée Inna Sovsun, enceinte et mère d’un garçon de 13 ans. « Beaucoup de gens sont déconcertés par cette situation, dit-elle. Une alerte aérienne par jour, ou une tous les deux ou trois jours, c’est une chose. Mais quand elles sonnent à répétition et durent la moitié d’une journée d’école, cela perturbe énormément les cours. Et les enfants ne peuvent pas étudier dans les abris, parce qu’ils ne sont tout simplement pas équipés pour cela. »
Revoir le fonctionnement de la capitale
A la répétition des alertes déclenchées par les vagues de drones s’ajoute la nature des sites visés, qui renforce le sentiment de danger. Ces dernières semaines, ce ne sont plus seulement des habitations et des infrastructures stratégiques ou militaires qui ont été visées, mais aussi des centres commerciaux et de distribution appartenant à de grandes enseignes. Chez certains, cette évolution nourrit la crainte de se rendre dans des lieux jusque-là considérés comme protégés.
La vie quotidienne est aussi déréglée parcette succession d’alertes. A chaque fois, de nombreusesentreprises doivent arrêter de travailler et leurs salariésrejoignent les abris, parfois pendant des heures. Certainssupermarchés ferment. Le métro cesse aussi de relier les rivesdroite et gauche, séparées par le fleuve Dniepr, provoquantd’importants bouchons sur les principales artères de la ville,tandis que les trains accusent euxaussi de plus en plus de retards.
Cette nouvelle situation contraint les autorités à revoir le fonctionnement de la capitale et de la région pour s’adapter. Dès mardi, le président a annoncé une modernisation du système d’alerte aérienne, avec la création de deux niveaux de menace : jaune pour les attaques de drones et rouge pour les menaces de missiles. Les alertes devraient également être davantage ciblées géographiquement, afin de ne concerner que les zones réellement menacées. Des discussions sont aussi en cours pour assouplir le couvre-feu, actuellement en vigueur de minuit à 5 heures du matin, afin de permettre aux camions de marchandises de traverser la capitale la nuit.
Le fonctionnement du Parlement devrait également être modifié. Les alertes aériennes obligent aujourd’hui les députés à rejoindre les abris, interrompant parfois les séances pendant plusieurs heures. Les parlementaires pourraient désormais siéger une partie du temps dans les abris et voter certaines lois à l’aide d’un système de QR codes, qu’ils pourraient scanner depuis leurs tablettes ou leurs téléphones. Certains élus ont néanmoins fait savoir que les abris seraient trop exigus pour accueillir l’ensemble des députés.
« A ce stade, il est très difficile de comprendre comment s’habituer à cette situation,explique la députée Inna Sovsun.L’impossibilité de savoir combien de temps durent les alertes fait qu’il est très difficile d’organiser ses journées. C’est très déconcertant. Nous essayons de comprendre comment vivre dans de telles circonstances. »

