« Il ne faut pas abandonner la Crimée à Poutine », entretien avec Karyna Chmeliuk
Nous nous adressons aux jeunes. La plupart sont anti-Poutine : pas de manière radicale, mais simplement, ils ne le soutiennent pas.

Source: interview de Karyna Chmeliuk par Justine Brabant, publiée par Mediapart, le 10 janvier 2026
Syndicaliste étudiante, Karyna Chmeliuk, 19 ans, a milité contre l’occupation russe de la Crimée avant de devoir fuir la péninsule où elle est née et a grandi. Pour Mediapart, elle revient sur ses combats, sur les débats autour du statut de ce territoire et sur les négociations de paix en cours.
10 janvier 2026 à 18h20
Comme une étudiante ordinaire, Karyna Chmeliuk a choisi, fin 2021, d’aller passer ses vacances d’hiver dans sa famille, à Simferopol, en Crimée. Étudiante en administration publique à l’université de Kyiv, elle a profité du fait qu’une grande partie des cours se déroule en ligne pour passer quelques mois dans la péninsule, où elle est née et a grandi.
L’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, en février 2022, l’a surprise là-bas. Elle y est restée bloquée avant de finalement réussir à partir, en 2023, à travers la Moldavie et la Turquie. Militante dans un syndicat étudiant d’inspiration anarcho-syndicaliste (Priama Diia), opposée publiquement à l’occupation russe de la Crimée, elle ne sait pas si elle pourra un jour y retourner, ni même revoir sa famille restée sur place.
Cela ne l’empêche pas, à 19 ans, de poursuivre ses combats et son engagement dans le mouvement social ukrainien. Elle a fondé en 2025 une organisation, Hromada Crimea, qui tente d’organiser des formes locales d’autogestion et de « redonner une voix » aux habitant·es de la péninsule.
L’initiative est encore balbutiante. Mais alors que le monde entier, Donald Trump en tête, a pris l’habitude de donner son avis sur le sort de la Crimée sans se soucier particulièrement de celles et ceux qui y vivent, on en perçoit déjà la nécessité.
De passage à Paris, Karyna Chmeliuk détaille à Mediapart son projet, revient sur les débats entourant le statut de la Crimée et livre son regard sur les négociations de paix en cours entre Ukraine et Russie.
Mediapart : Est-il toujours possible de résister à l’occupation russe en Crimée et dans les territoires ukrainiens occupés aujourd’hui ? Si oui, de quelle manière ?
Karyna Chmeliuk : C’est possible, mais cela peut être dangereux. Les arrestations ne sont pas systématiques : j’ai moi-même pu, avant 2023, mener quelques actions publiquement et je n’ai pas été arrêtée. La répression s’abat un peu au hasard. Mais quand ils arrêtent une personne, cent personnes ont peur et se taisent.
Qu’êtes-vous parvenue à faire, à titre personnel, pour manifester votre opposition à cette occupation ?
Je tournais des vidéos, j’avais une chaîne Telegram, je distribuais des tracts contre le régime d’occupation russe. J’ai pu avoir des échanges et rencontrer d’autres militants qui faisaient de même. Mais j’ai eu le sentiment, à un moment, qu’il n’y avait pas de réelle stratégie derrière ces résistances et de compréhension de la manière dont nous pouvions avoir de l’influence.
J’ai donc fondé en 2025 une plateforme, Hromada Crimea, dont l’objectif principal est d’encourager les personnes vivant en Crimée à s’engager dans des initiatives locales, à s’entraider, à nouer des liens. L’objectif est de développer un système d’autogestion et d’auto-organisation en Crimée, distinct du gouvernement d’occupation russe.
Il faut redonner aux habitant·es leur voix et leur capacité d’agir sur leurs conditions de vie et ce qui se passe sur leur territoire. Nous voulons que les gens sentent qu’ils peuvent et doivent faire quelque chose pour peser sur ce qui se passe. Pour le moment, nous avons l’impression qu’une majorité se sent impuissante.
Nous essayons en particulier de nous adresser aux jeunes. La plupart sont anti-Poutine : pas de manière radicale, mais simplement, ils ne le soutiennent pas. Tout comme les Tatars de Crimée, pour des raisons différentes (voir plus bas).
Comment mettre en place une telle organisation malgré la surveillance des activités politiques par le régime russe ?
Distribuer des tracts à teneur politique en Crimée est effectivement devenu dangereux. Nous tentons d’imaginer des choses… Récemment, par exemple, nous avons créé des flyers apparemment anodins, qui invitaient à des conférences historiques ou proposaient des cours en ligne gratuits, avec un QR code qui renvoyait vers de faux sites. Une fois ces tracts diffusés et collés dans des lieux publics en Crimée, nous avons changé le lien vers lequel renvoyait le QR code, pour qu’il renvoie vers nos contenus.
Avant 2014, de nombreux Ukrainiens et Ukrainiennes n’avaient pas de lien fort avec la Crimée. La minorité tatare, en particulier, n’était pas particulièrement écoutée, ni prise en compte dans les politiques publiques. Cela a-t-il changé depuis, et l’invasion à grande échelle de 2022 a-t-elle changé la donne ?
Je pense que les Ukrainien·nes ont commencé à porter plus d’attention à la Crimée et aux Tatars à partir de 2014 [date de l’annexion de la Crimée par la Russie – ndlr]. Mais depuis les années 1990 déjà, l’État ukrainien avait redonné certaines terres aux Tatars, avait mis en place des programmes gouvernementaux et porté plus d’attention à la péninsule. Je pense d’ailleurs que c’est la raison pour laquelle les Tatars de Crimée soutiennent aujourd’hui largement le gouvernement de Kyiv.
L’Ukraine devrait donner plus d’autonomie aux Criméen·nes.
Face aux récits du Kremlin sur le caractère « historiquement russe » de la Crimée, certains historiens revisitent le passé en y cherchant, à l’inverse, les preuves de son caractère forcément « ukrainien ». La politiste Mariia Shynkarenko porte un regard critique sur ce « révisionnisme historique » qui, à ses yeux, reprend les mêmes logiques que celui de Moscou. Qu’en pensez-vous ?
On peut établir un parallèle entre les manières dont la Russie et l’Ukraine expliquent que la Crimée leur appartient, car les deux s’appuient sur des « raisons historiques ». Mais l’argument historique ne devrait pas, à mes yeux, déterminer pourquoi un territoire serait rattaché à tel ou tel État. Il faut s’appuyer sur ce que veulent les gens qui y habitent, et sur le droit international. Or, de ce point de vue, même la Russie a reconnu la Crimée comme étant partie de l’Ukraine en 1997.
Cela étant dit, l’Ukraine devrait donner plus d’autonomie aux Criméen·nes. Avant d’être annexée par la Russie, la Crimée disposait d’une autonomie mais elle était surtout formelle. L’idée était que les élites de Crimée – et non les élites ukrainiennes – gouvernent. Mais il faudrait que ce soit le peuple de Crimée, ses habitant·es, et non ses élites, qui exercent le pouvoir.
Quelle place est accordée aux Criméen·nes en exil dans la politique ukrainienne aujourd’hui ?
Les Tatars de Crimée ont leur propre organisation, qui travaille conjointement avec le Parlement pour élaborer des lois. Mais ces lois consistent surtout à renommer des rues… Il faut faire mieux. Ne pas se contenter de réfléchir à ce que sera la Crimée après sa libération de l’occupation russe, mais trouver des manières de soutenir ses habitant·es dès aujourd’hui, notamment en fournissant des papiers d’identité ukrainiens aux Criméen·nes qui ont dû fuir l’occupation et sont réfugié·es ailleurs en Ukraine.
En Europe de l’Ouest, en particulier dans le contexte de négociations pour un accord de paix, il y a parfois cette idée qu’il faudrait céder la Crimée à Moscou car ses habitant·es y semblent favorables au pouvoir russe, que la situation y serait plus « compliquée » que dans les autres territoires occupés…
La situation n’est pas compliquée. Même si ses habitant·es étaient effectivement en majorité « prorusses », la situation est simple : d’abord, il y a le droit international, qui dit que la Crimée est ukrainienne. Ensuite, on ne peut pas parler des préférences et opinions des Criméen·nes s’ils et elles ne disposent pas des libertés politiques les plus élémentaires. Si des candidat·es pro-ukrainien·nes ou anti-Poutine ne peuvent pas faire campagne, alors on ne peut pas parler de qui la population soutient.
Comment voyez-vous les négociations en cours, sous l’égide des États-Unis, pour un possible accord de paix ou de cessez-le-feu ?
Je ne pense pas que ces discussions mènent à grand-chose. Observez les actions de Poutine, son comportement objectif : il continue d’augmenter son soutien à l’industrie militaire, l’État russe continue de recruter des gens pour rejoindre l’armée… Poutine n’essaie pas de mettre fin à la guerre. Ce n’est pas son plan.
La fin de la guerre serait une bonne chose pour les Russes, mais pas pour Poutine et son régime.
Ce que Poutine dit et ce qu’il fait est souvent complètement différent. Nous devons regarder ce qu’il fait. Et même si l’on écoute ce qu’il dit : récemment encore, il a qualifié les Européens de « porcelets » [« подсвинки »]… Il a toujours cette rhétorique agressive, non seulement vis-à-vis de l’Ukraine mais aussi vis-à-vis de l’Europe.
En tant que militante progressiste, comment recevez-vous les discours venus de la gauche française et européenne qui semblent eux aussi légitimer l’annexion russe de la Crimée, voire qui rechignent plus largement à condamner l’agression russe en Ukraine ?
Je pense que depuis l’invasion à grande échelle de 2022, c’est tout de même plus difficile pour des militant·es progressistes de soutenir Poutine. Ou en tout cas, cela n’est pas un soutien affiché, plutôt une certaine manière de défendre « la paix » à n’importe quel prix.
Je peux comprendre pourquoi des gens en Ukraine peuvent avoir de telles positions : ils sont tellement fatigués de la guerre. Mais c’est plus difficile de comprendre pourquoi des Européens sont « fatigués » et en quoi cela les affecte…
Je pense qu’un certain nombre de ces militant·es ont l’habitude de combattre l’Otan – qui, c’est vrai, a fait de mauvaises choses. Mais ils n’ont pas encore admis que si l’Otan est parfois mauvaise, ceux qui combattent l’Otan aussi peuvent l’être…
Si nous laissons à Poutine la Crimée et les autres territoires qu’il convoite, c’est presque devenu un cliché de le dire, mais il ne s’arrêtera pas là. Hitler ne s’est pas arrêté en Tchécoslovaquie ou en Pologne. Son régime fonctionne pour la guerre, il existe pour conduire ces guerres. Si elles s’arrêtaient, il ferait face à trop de problèmes, en premier lieu celui de la réinsertion des combattants de retour du front. La fin de la guerre serait une bonne chose pour les Russes, mais pas pour Poutine et son régime.
Par ailleurs, il me semble que les gens de gauche qui veulent céder la Crimée à Moscou ne pensent pas aux 2 millions de personnes qui y habitent, y compris des militant·es progressistes. Les militant·es de gauche, en Ukraine, peuvent exister, être là, mener leurs activités. Les militant·es de gauche en Crimée, pour leur part, ne peuvent exprimer aucun désaccord avec le régime, y compris sur des sujets économiques et sociaux. Il ne faut pas les abandonner.






