Analyses

La reconstruction de l’Ukraine : pour qui ? par Oleksandr Kyselov

Code du travail, infrastructures, retour des réfugiés : la reconstruction sans les travailleurs.

Illustration: Katya Gritseva, "Réfugiés"
Jul 14, 2026

Source: article d'Oleksandr Kyselov paru en anglais dans la revue Jacobin (USA), 11 juillet 2026

Traduction française et notes d'Adam Novak pour le site ESSF.

À la Conférence sur la reconstruction de l’Ukraine tenue à Gdańsk fin juin 2026, plus de deux cents entreprises et délégations gouvernementales ont débattu de l’avenir économique du pays. Les syndicats ukrainiens, eux, n’avaient pas de tribune. Oleksandr Kyselov dresse le bilan d’une conférence qui mobilise le symbolisme de Solidarność tout en excluant les organisations de travailleurs des décisions sur les milliards engagés. Il analyse l’asymétrie entre la rhétorique du « capital humain » et le projet de nouveau code du travail qui s’apprête à remettre en cause les droits collectifs durement acquis. La reconstruction de l’Ukraine engage une bataille politique sur qui façonnera l’économie d’après-guerre — et les principaux concernés restent à la porte. [AN]

Plus de deux cents entreprises étaient présentes à la Conférence sur la reconstruction de l’Ukraine (Ukraine Recovery Conference, URC 2026) organisée à Gdańsk, en Pologne, à la fin du mois de juin, dont quatre-vingt-deux venues d’Ukraine. Mais sur les quatre-vingt-trois fédérations syndicales sectorielles ukrainiennes, aucune n’y disposait ne serait-ce que d’un stand, encore moins une place dans un panel principal. Cette asymétrie est révélatrice ; et pour les militants ukrainiens, participer à la conférence a été une véritable douche froide.

Habillée en solidarité

Pour Natalia Zemlianska, du Syndicat des producteurs, des entrepreneurs et des travailleurs migrants (Trade Union of Producers, Entrepreneurs, and Migrant Workers), le problème était clair : « À quoi bon écouter parler de droits du travail, de sécurité au travail ou de salaires décents, si les gens sont désormais perçus exclusivement comme une matière première commode pour couler du béton avec l’argent des donateurs ? » Son commentaire résumait la réalité sur le terrain mieux que n’importe quelle déclaration officielle.

De l’avis général, c’était l’une des plus grandes Conférences sur la reconstruction tenues depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022. Outre les nombreuses délégations gouvernementales, les institutions financières internationales et les groupes de la société civile réunis à Gdańsk pendant deux jours, on notait un nombre record de participants et d’entreprises impliqués, et même un ancien astronaute américain. [1]

Des semaines plus tôt, la décision de Kyiv de donner le nom de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (Ukraïnska Povstanska Armia, UPA), organisation nationaliste de la Seconde Guerre mondiale, à une unité militaire, avait ravivé les tensions avec Varsovie — la Pologne tenant l’UPA pour responsable d’atrocités commises pendant la guerre. Une série de prises de position publiques et de retours de décorations n’avait rien arrangé, et le président ukrainien Volodymyr Zelensky comme le ministre des Affaires étrangères Andrii Sybiha avaient finalement décidé de ne pas se rendre à la conférence. La querelle n’a pourtant pratiquement pas pesé sur le déroulement des travaux.

Tenue dans la ville portuaire où Solidarność (Solidarité) est née, la conférence de Gdańsk en a librement emprunté le symbolisme. Elle a néanmoins présenté aussi bien les combats syndicaux que celui de l’Ukraine essentiellement comme une lutte pour la liberté et les valeurs. Tout au long de l’agenda, les Ukrainiens « qui font tourner le pays » étaient présentés avant tout comme une main-d’œuvre, comme du « capital humain », comme la population qu’il s’agit de faire revenir d’exil.

Ces travailleurs étaient évoqués par les donateurs, les politiques et les hommes d’affaires, sans être représentés. Pour mesurer le déséquilibre : plus de 5 000 des 7 500 participants venaient du secteur des affaires, contre une poignée de syndicalistes ukrainiens, non invités à la tribune, pour lesquels les couloirs de la conférence constituaient le seul espace pour faire valoir leur point de vue.

Cette exclusion n’a pas été purement imposée de l’extérieur. Zemlianska elle-même reconnaît que le gouvernement ukrainien n’a pas invité les syndicats, mais que les syndicats n’ont pas non plus beaucoup insisté pour obtenir une place. L’exemple le plus frappant en est Serhii Byzov, à la tête de la Fédération des syndicats d’Ukraine (FPU), le plus grand organisme syndical du pays, qui a annulé sa propre participation à Gdańsk au dernier moment. On ne sait trop pourquoi il a choisi de s’impliquer dans une querelle symbolique de politique étrangère autour de l’UPA plutôt que de défendre la protection des droits des travailleurs et le développement du dialogue social lors d’une conférence qu’il considérait lui-même comme cruciale.

La conférence s’est clôturée avec plus de 160 accords signés pour un montant supérieur à 10 milliards d’euros — ce qui n’est pourtant pas le meilleur bilan enregistré jusqu’ici. Par ailleurs, quelque 3 milliards de ces euros proviennent d’un mécanisme de prêt européen de 90 milliards d’euros qui ne concerne qu’en partie la reconstruction d’après-guerre, l’essentiel étant affecté à la stabilité budgétaire, à la résilience énergétique et aux dépenses de défense — autrement dit, à aider l’Ukraine à survivre, et non à se reconstruire. Ces fonds auraient de toute façon été débloqués.

Les officiels ont également évoqué une ambition plus grande : une « Réserve Ukraine » (Ukraine Reserve) de 100 milliards d’euros dans le prochain budget septennal de l’Union européenne. Anna Jarosz-Friis, directrice du service Ukraine au sein de la Direction générale pour la politique de voisinage et les négociations d’élargissement de la Commission européenne, a explicitement souligné que ce mécanisme sera strictement conditionné à la réalisation par Kyiv des réformes anticorruption prescrites et à la résolution des préoccupations liées à l’état de droit — ce n’est pas un chèque en blanc.

Dans tous les cas, l’écart entre ces engagements et les besoins réels est abyssal. La Banque mondiale estime désormais le coût total de la reconstruction à plus de 580 milliards de dollars (environ 530 milliards d’euros), soit environ trois fois le produit intérieur brut annuel de l’Ukraine. Face à ce chiffre, une conférence qui se mesure en dizaines de milliards relève à peine d’un plan, quelle que soit la participation record.

Le code du travail, le vrai test

Si l’on veut savoir à quel point le gouvernement prend au sérieux les travailleurs qu’il ne cesse de citer, il faut regarder au-delà des discours et examiner le projet de loi qui s’achemine vers un vote au parlement. Un conflit sérieux couve depuis le début de cette année, et il était largement absent de Gdańsk. Le nouveau projet de code du travail ukrainien privilégie les contrats individuels sur les contrats collectifs, donne aux employeurs une plus grande flexibilité en matière de licenciements et d’horaires de travail, et rend l’action syndicale plus difficile.

La vice-ministre de l’Économie Dariia Marchak défend le projet comme une « modernisation » attendue depuis longtemps, soulignant que le code en vigueur en Ukraine date de l’époque soviétique. Mais son argument omet commodément que la Pologne voisine a réussi à moderniser son code du travail, adopté à la même époque, sans démanteler ses protections fondamentales pour les travailleurs. Elle ne dit rien des dispositions spécifiques de son propre projet qui déplacent le rapport de force de manière décisive en faveur des employeurs et préfère parler d’une flexibilité accrue et de quelques améliorations secondaires, comme la possibilité pour les mères d’enfants de moins de trois ans d’effectuer des voyages professionnels à l’étranger, les contrats de travail numériques, ou l’allongement du congé annuel minimal de quatre jours.

Le député et président de la Confédération des syndicats libres d’Ukraine (KVPU) Mykhailo Volynets est plus direct : il y voit un signal adressé aux investisseurs potentiels, selon lequel on leur fournira des millions de travailleurs bon marché, privés de droits. [2] « Faire de l’Ukraine un camp de travail — pousser les Ukrainiens à travailler 24h/24 dans des conditions sans droits, pour que ce soit plus intéressant/rentable pour vous de gagner de l’argent sur notre marché », a-t-il écrit sur les réseaux sociaux, raillant la pression exercée par les entreprises occidentales. Volynets soutient également que le projet a été élaboré avec des financements étrangers et que ses partisans les plus véhéments viennent du secteur des affaires, tandis que les préoccupations des syndicats et des associations de défense des droits humains ont été purement et simplement écartées.

Rien n’obligeait à en arriver là. La conférence de Rome de l’an dernier avait suscité le sentiment d’une percée institutionnelle : gouvernement, patronat et syndicats avaient solennellement signé un mémorandum tripartite promettant qu’aucune modification de la législation du travail ne serait entreprise sans l’accord des syndicats. Or cette promesse, présentée comme un engagement ferme en faveur du dialogue social, est aujourd’hui ouvertement ignorée, tandis que la future intégration de l’Ukraine dans l’Union européenne est invoquée comme justification de ces réformes. Dans le même temps, le salaire minimum et le minimum vital restent, selon Zemlianska, des chiffres fictifs sans rapport avec ce dont les gens ont réellement besoin pour vivre.

Vitaliy Dudin, avocat spécialisé dans le droit du travail et militant social, ne voit aucune pression extérieure qui obligerait à tout cela. Le classement de la Banque mondiale en matière d’environnement des affaires (Doing Business) a cessé d’évaluer les pays sur la déréglementation du marché du travail il y a plus d’une décennie, et personne n’exige de l’Ukraine qu’elle fasse de ce type de réforme une priorité pour progresser vers l’adhésion à l’Union européenne. [3] Quelle que soit la force qui pousse ce code du travail, ce n’est pas Bruxelles qui tient un pistolet sur la tempe de Kyiv. C’est une initiative purement ukrainienne.

Vendre les infrastructures

Ce même déséquilibre s’est manifesté ailleurs dans la conférence. L’un de ses principaux objectifs était de catalyser des investissements pour les entreprises ukrainiennes, en mettant l’accent sur l’énergie, les infrastructures critiques et la logistique. Kyiv a présenté trente projets d’une valeur de 5 milliards de dollars (environ 4,6 milliards d’euros) et obtenu au moins 500 millions d’euros d’investissements ciblés de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD).

L’analyse de Dudin est sobre : selon lui, l’essentiel de l’économie oligarchique ukrainienne ayant déjà été démantelé ou détruit par la guerre, les infrastructures critiques constituent l’un des rares actifs restants disponibles pour la privatisation et la recherche de profits. Ce sont généralement des entreprises qui n’ont jamais été conçues pour dégager des bénéfices. Les contraindre à un modèle commercial risque de provoquer des hausses tarifaires qui pèseront en priorité sur les ménages ordinaires ; des concessions précipitées risquent d’entraîner bien plus que des pertes financières — une véritable perte de contrôle de l’État sur les systèmes qui font fonctionner le pays.

Les travailleurs qui entretiennent ces infrastructures ont pris d’énormes risques tout au long de la guerre. Mais, comme le rappelle Dudin, la mise en œuvre de la loi censée augmenter l’indemnisation pour les blessures subies sous les bombardements a été pratiquement bloquée pendant trois ans, précisément parce que les personnes qu’elle visait n’avaient pas de place à la table où elle a été décidée. La Conférence sur la reconstruction de Gdańsk a reproduit cette même absence à plus grande échelle : les travailleurs des infrastructures n’étaient au mieux qu’un objet de discussions tenues par d’autres. [4]

Un pays qui mérite qu’on y revienne

Derrière la bataille autour du code du travail et celle autour du contrôle des infrastructures critiques se dessine la même question qu’a soulevée la chercheuse Nina Potarska lors de l’un des événements parallèles : la reconstruction est discutée en termes d’investissements, d’institutions et d’infrastructures. La vraie question est pourtant de savoir dans quel type de pays les millions de réfugiés ukrainiens sont invités à rentrer.

Des salaires plus élevés ont leur importance, mais ils n’expliquent pas à eux seuls si quelqu’un revient. Cette décision dépend aussi du logement, des écoles, des soins de santé, des transports et des modes de garde. La vice-ministre Marchak a reconnu quelque chose d’analogue lors d’une autre rencontre : l’action publique ne compte que si elle aide davantage de personnes à s’imaginer un avenir en Ukraine, ce qui dépend conjointement des emplois, des services de soins et du logement — et pas d’un seul de ces éléments isolément. La Première ministre Yulia Svyrydenko, alors ministre de l’Économie il y a trois ans, avait déjà signalé que le « capital humain perdu » de l’Ukraine ne reviendrait pas sans que des emplois et des logements et des infrastructures reconstruits l’attendent simultanément.

L’ampleur du problème est colossale. Plus de quatre millions de réfugiés restent en Europe, et selon les projections du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), même une victoire décisive de l’Ukraine n’en ramènerait qu’environ deux tiers dans les années suivantes ; en cas de paix fragile, moins de la moitié. Les sessions principales de la conférence ont pourtant traité tout cela comme un épiphénomène : l’attention s’est concentrée sur les milliards destinés à l’énergie et aux infrastructures, tandis que les Ukrainiens eux-mêmes étaient mentionnés surtout comme la main-d’œuvre nécessaire à la réalisation de ces projets — non comme des personnes ayant leurs propres enjeux et leurs propres revendications.

Un levier important qui n’a lui aussi presque pas été évoqué dans les séances plénières : la commande publique et les conditions imposées aux entreprises travaillant sous contrats publics. Pour Potarska, il ne s’agit pas là d’une question technique étroite d’efficacité-coût, mais de l’un des outils les plus puissants dont on dispose pour façonner le marché du travail qui émergera de la reconstruction — si l’on choisit de récompenser les salaires équitables, les conditions décentes, l’apprentissage et l’emploi local plutôt que le seul moins-disant. Personne, à la conférence, ne parlait de l’utiliser de cette façon.

Qui décide

Le verdict final de Zemlianska sur la conférence est difficile à contester : pour les officiels et le capital, les Ukrainiens ordinaires servent à alimenter les photos de groupe et les rapports adressés aux donateurs européens sur « l’engagement public ». Mais quand vient le moment de répartir concrètement les milliards, les portes se referment sur eux.

Vitaliy Dudin conserve une lecture plus optimiste. Il avance que la reconnaissance publique qu’ont acquise les travailleurs pendant la guerre — en particulier ceux qui ont maintenu les infrastructures critiques sous les bombardements — finira par rendre impossible de les réduire indéfiniment au silence. C’est un espoir fondé. Ce n’est pas, au vu de ce qui s’est passé à Gdańsk, une description de la situation telle qu’elle est aujourd’hui. [5]

La reconstruction de l’Ukraine devient le terrain d’une lutte pour savoir qui façonnera l’économie d’après-guerre. Ceux qui sont actuellement exclus de la pièce sont précisément ceux qui seront encore là à reconstruire le pays une fois les délégations rentrées chez elles.

Oleksandr Kyselov, originaire de Donetsk, est un militant ukrainien de gauche et assistant de recherche à l’université d’Uppsala.

Notes

[1] L’URC 2026 se tenait moins de deux semaines après l’ouverture des premières négociations entre l’Union européenne et l’Ukraine sur les réformes nécessaires à l’adhésion. Sur la dimension géopolitique de la reconstruction et la place des travailleurs, voir Vitaliy Dudin, « La reconstruction de l’Ukraine doit profiter à la population. Mais l’Occident a d’autres idées », ESSF, 2022 : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article63269

[2] Sur la KVPU et ses prises de position sur les droits des travailleurs en temps de guerre, voir la page ESSF consacrée à la KVPU : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?mot17287

[3] Sur le projet de code du travail ukrainien, ses incompatibilités avec les normes d’adhésion à l’UE et l’analyse de Dudin, voir : Vitaliy Dudin et Atle Høie, « Les réformes du droit du travail anti-salariées en Ukraine pourraient faire obstacle à l’adhésion à l’UE », ESSF, 2026 : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article79180

[4] Sur la lutte des travailleurs ukrainiens des infrastructures critiques pour leurs droits, voir Sotsialnyi Rukh (Mouvement social), « Travailleurs, vous êtes importants pour l’avenir de l’Ukraine », ESSF, novembre 2025 : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77004

[5] Voir aussi Oleksandr Kyselov, interview sur la résistance ukrainienne et la lutte des classes, ESSF, mars 2025, disponible en anglais et en français : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74035

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