La Russie livre une guerre culturelle à l’Ukraine en détruisant des millions de livres
Une nouvelle phase de la guerre, dite « des entrepôts », a mené à la destruction de près de dix millions d’ouvrages en six semaines.

Mediapart 12 août 2026
Knyholav était une maison d’édition prospère. Créée en 2016 par Svitlana Paveletska, une mère de famille agacée de trouver peu de littérature jeunesse en ukrainien pour son fils, l’entreprise a bénéficié de sa position de pionnière. Après le début de l’invasion russe en Ukraine, en février 2022, l’intérêt du public pour les livres en ukrainien a bondi.
L’intrépide petite maison d’édition, qui ne publiait qu’en ukrainien, a vu son chiffre d’affaires presque doubler tous les ans. Son catalogue s’est diversifié et étoffé, le nombre de nouveaux titres publiés chaque année passant d’une bonne vingtaine à 90 en 2025. « Cette année, nous avions prévu110 nouveaux titres », fait savoir le PDG, Maksym Prazdnikov, dans son bureau gris d’un centre d’affaires à Kyiv.
Un déluge de missiles balistiques russes a pulvérisé cette ambition. Dans la nuit du 18 au 19 juillet, un immense centre de stockage situé à Bilohorodka, à l’ouest de la capitale, a été entièrement détruit par une frappe. Knyholav louait une fraction des 120 000 mètres carrés pour y loger son inventaire. Environ200 000 exemplaires ont été réduits en cendres.
La même nuit, un site de l’imprimeur Konvi, l’un des trois plus gros du pays, est lui aussi touché. Les dégâts sont considérables : 350 000 livres sont endommagés et 250 000manuels scolaires fraîchement sortis des rotatives disparaissent.
Stocks anéantis
Ce jour sombre pour l’édition n’est pas le premier depuis2022. En 2024, une attaque avait dévasté l’imprimerie Factor-Druk, basée à Kharkiv, tuant sept employés et en blessant vingt et un autres. Des dizaines de milliers de livres avaient brûlé.En juin 2025, l’entrepôt et les bureaux de l’éditeur Ukrainsky iPrioryt et avaient été détruits dans un bombardement.
Depuis le début de cet été cependant, l’intensité de ces attaques est décuplée ; et le bilan, vertigineux : près de dix millions de livres ukrainiens ont été anéantis par la Russie en six semaines. Ces destructions massives sont l’une des manifestations d’une nouvelle phase de la guerre, parfois surnommée« la guerre des entrepôts », un duel de frappes à longue portée entre l’Ukraine et la Russie. Une violente escalade très loin du front, qui ne bouge presque pas.
Moscou n’a jamais spécialement épargné les cibles civiles en frappant les sites de stockage ou les transporteurs. Mais Kyiv dispose désormais des moyens de faire de même, sur le territoire russe, grâce à sa production nationale de drones.
Tout en continuant d’affaiblir l’industrie pétrolière, dont les capacités de raffinage ont été réduites de plus d’un tiers, les forces ukrainiennes multiplient depuis mi-juillet les opérations contre Wildberries, l’équivalent russe d’Amazon. Dans la nuit du lundi 10 au mardi 11 août, des engins explosifs ukrainiens ont encore endommagé un entrepôt de l’entreprise dans la région de Voronej. Au total, plus d’une vingtaine de sites du géant de l’e-commerce ont été touchés.
Kyiv espère ainsi porter des coups à l’économie russe. Le gouvernement ukrainien accuse par ailleurs Wildberries d’aider le régime à contourner les sanctions internationales. De son côté,Moscou s’est lancé dans une campagne de frappes tous azimuts sur l’arrière, en tirant un nombre inédit de missiles balistiques,plus difficiles à intercepter. Cette campagne est d’autant plus efficace que l’Ukraine est confrontée à une pénurie de munitions pour les Patriot, les seuls systèmes de défense antiaérienne efficaces.
Le secteur de l’édition en Ukraine en subit très directement les effets. Dans la nuit du 2 juillet, BookChef a perdu 800 000livres dans la destruction d’un gigantesque entrepôt appartenant à l’entreprise Denka Logistics, à l’ouest de la capitale.« C’était presque l’intégralité de nos réserves »,indique Yevhen Shyrynos, responsable éditorial.
Près de 100 000 exemplaires ont disparu dans une autre attaque. « Environ 900 000 livres au total. Notre inventaire complet. Nous n’avons plus de livres dans nos centres de stockage », se désole Yevhen Shyrynos, qui se dit« dévasté » : « Tout ce travail fait au fil des années a été réduit en cendres en quelques heures seulement. »
« Nettoyage culturel »
Fondée en 2017, BookChef publie de la fiction et de la non-fiction ukrainiennes comme étrangères. Elle a notamment fait paraître des traductions de la romancière française Valérie Perrin, de l’écrivain Jean-Christophe Grangé ou de Jean-Paul Sartre. Les pertes directes liées aux attaques s’élèvent à125 millions de hryvnias (environ 2,5 millions d’euros) pour un chiffre d’affaires annuel de 370 millions de hryvnias (7,15millions d’euros) en 2025.
Le 1er août fut une journée plus noire encore. Un centre logistique du groupe RNK-Ranok, à Kharkiv, a été ravagé par un incendie déclenché par l’explosion de plusieurs drones de type Shahed. Environ huit millions de livres, parmi lesquels des manuels scolaires, ont été carbonisés. La direction de ce poids lourd de l’industrie a dénoncé « une attaque délibérée contre un entrepôt de livres ». « Hitler en serait jaloux », a enragé son directeur, Viktor Kruhlov,dans un message publié sur les réseaux sociaux.
Knyholav a perdu quelques milliers d’ouvrages stockés là-bas.En tout, la maison d’édition, dont le nom est une contraction de« livres » et « love », estime que 220 000livres sont partis en fumée – il lui en reste 170 000. Son dirigeant, Maksym Prazdnikov, loue la solidarité manifestée par ses partenaires d’affaires. Des imprimeurs ont proposé de le faire passer en priorité pour que l’entreprise puisse reconstituer un stock, mais cette dernière devra malgré tout revoir ses ambitions à la baisse. Seuls 85 nouveaux titres devraient sortir cette année.
« L’impact sera très fort, mais nous n’avons d’autre choix que de continuer à travailler », confie Maksym Prazdnikov. « Le problème, c’est de trouver un endroit où stocker nos livres en toute sécurité, complète Yevhen Shyrynos, de BookChef. L’ouest de l’Ukraine est plus sûr mais manque d’entrepôts adaptés. »
Au-delà de leur coût économique, des voix s’élèvent pour pointer la signification politique de cette campagne de frappes russes. « Une maison d’édition est une institution qui contribue directement au développement de la culture et de l’identité, rappelle Dmytro Kuleba, ministre des affaires étrangères pendant les premières années de l’invasion et auteur chez Knyholav. La Russie ne reconnaît pas l’identité ukrainienne, attaque des monuments, détruit des livres. […]Tout cela doit être considéré comme relevant d’une stratégie,d’un nettoyage culturel. »
Fin juillet, le chef de l’administration présidentielle, Kyrylo Boudanov, a dénoncé « un génocide culturel »perpétuant des persécutions pluriséculaires : « C’est précisément en juillet 1863 que l’Empire russe publia la“circulaire Valuev”, interdisant la publication de la plupart des ouvrages en langue ukrainienne. Treize ans plus tard, l’oukase d’Ems faillit anéantir l’édition ukrainienne. L’objectif est toujours resté le même : priver les Ukrainiens de leur langue,de leur culture, de leur éducation et de leur mémoire historique. »
Auteur de l’ouvrage à succès Russian Colonialism 101 (IST Publishing, non traduit), Maksym Eristavi ajoute à cette généalogie les années 1990, lorsque le marché ukrainien était inondé de livres russes,tandis que les taxes très élevées sur l’édition en Ukraine rendaient les prix de ces ouvrages prohibitifs. « Pour moi, qui ai grandi dans une Ukraine indépendante, trouver un livre en ukrainien dans une librairie ou une bibliothèque était une mission. Mais le plus grand défi était de pouvoir se le permettre », a-t-il écrit dans un texte paru au début du mois d’août.
Cette « vieille stratégie de l’Empire russe et de l’Union soviétique » n’est pas seulement dirigée contre l’Ukraine, complète Yevhen Shyrynos : « Moscou a essayé de tuer les identités de ses voisins dans les pays Baltes,en Asie centrale, dans le Caucase […]. Ce n’est pas uniquement un problème pour l’Ukraine. »
Si vous désirez recevoir une information régulière sur la situation en Ukraine et les initiatives de solidarité, abonnez-vous gratuitement à notre newsletter. Pour s'inscrire, CLIQUEZ ICI





