L’auto-organisation de la résistance et des luttes du peuple ukrainien - Entretien avec Patrick Le Tréhondat
Une réalité ignorée, l’armée ukrainienne est d’abord une armée ouvrière… et syndiquée, la seule en Europe.

Source: interview de Patrick Le Tréhondat par Stéfanie Prezioso, publiée sur le site Marx-21, le 24 février 2026.
— Stéfanie Prezioso. : Peux-tu nous donner un exemple emblématique de la lutte des salarié·es en Ukraine ?
— Patrick Le Tréhondat. : Il y a quelques mois dans la banlieue de Lviv, des infirmières ont vu leur salaire réduit au prétexte que la masse salariale avait dépassé 85% du budget de leur hôpital. Ouverture des livres de compte ont-elles immédiatement demandé pour vérifier le bien-fondé de cette mesure inique et pour instaurer un « contrôle infirmier » sur la gestion de l’institution médicale. Demande refusée, « nous avons donc fondé un syndicat indépendant » nous explique l’une d’entre elles.
— S.P. : En quoi l’invasion russe à grande échelle a-t-elle stimulé l’auto-organisation de la population civile pour la défense ?
— P.L. : Cette volonté de contrôle et d’auto-organisation est apparue dès le début de l’agression impérialiste russe à grande échelle du 24 février 2022. Tout d’abord par l’engagement de l’ensemble de la population dans la défense du pays. Que faire d’une brasserie lorsque les chars russes menacent d’envahir votre ville ? Fabriquer des cocktails Molotov ! C’est ce à quoi le personnel de la brasserie Pravda de Lviv s’est activement employé dans les jours qui ont suivi le 24 février 2022. À Dnipro, ce sont des dizaines de volontaires qui ont fabriqué quotidiennement 1 500 cocktails Molotov artisanaux sous l’autorité d’une directrice d’école qui avait accueilli dans son établissement scolaire ce nouveau centre d’auto-défense populaire.

— S.P. Tu parles là d’une initiative citoyenne. Quelles formes ont pris ces mêmes phénomènes dans les entreprises ?
— P.L : À l’initiative de travailleurs·euses, la reconversion de la production de nombreuses entreprises a été organisée pour soutenir l’effort de guerre. Une usine de la métallurgie s’est mise alors à fabriquer des barrages antichars. Mais ce sont surtout des dizaines de milliers de travailleur·euses qui se sont engagés pour défendre leur pays mais aussi leurs acquis sociaux et démocratiques que menaçait l’impérialisme russe. Nombre d’entre eux-elles étaient syndiqués·es et sont restés en lien avec leurs syndicats qui leur rendent visite sur le front pour leur apporter soutien matériel et moral. Et qui, lorsque cela est nécessaire, défendent leurs droits sociaux face à la hiérarchie militaire ou aux patrons.
— S.P. : Peux-tu me donner un exemple concret ?
— P.L. : Denys Shlapak, cheminot-soldat, syndiqué à la KVPU, en témoignait encore le mois dernier. « Je tiens également à souligner que le président du syndicat a défendu mes droits sociaux en tant que cheminot mobilisé dans l’armée : il a obtenu par voie judiciaire le versement par les chemins de fer de mon salaire pendant ma mobilisation, qui m’était garanti par la convention collective sectorielle. »

Une réalité ignorée, l’armée ukrainienne est d’abord une armée ouvrière… et syndiquée, la seule en Europe. La confédération syndicale FPU — trois millions de membres revendiqués — affirmait récemment que plusieurs dizaines de milliers de ses membres étaient des soldat·es et a même produit en mars 2025 un guide syndical « Droits et garanties des militaires mobilisés et libérés » pour ses membres en uniforme.
— S.P. Explique-nous comment les travailleuses et les travailleurs ukrainiens concilient leur combat contre l’impérialisme russe avec la défense de leurs droits démocratiques et sociaux ?
— P.L. : J’aimerais te citer les propos d’une militante du groupe féministe Bilkis : « Le pacifisme est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre » explique Yana Wolf. « Mais il nous faut lutter sur deux fronts : contre l’impérialisme russe et contre le capitalisme oligarchique… et patriarcal dans notre pays… La société ukrainienne d’aujourd’hui est un exemple de la façon dont les gens peuvent s’organiser dans un but précis. Nous pensons que oui, la société civile peut faire (ou même fait) plus que l’État à certains égards » ajoutait-elle.

Le syndicat de gauche étudiant Priama Diia, entre deux collectes pour soutenir les militaires sur le front, ou l’aide au déblaiement des conséquences des bombardements dans les villes, organise lui aussi la résistance sociale. Parmi ses multiples activités syndicales, dans plusieurs facultés, il a imposé des réparations « sous contrôle étudiant ». Il suit et contrôle le travail des entreprises chargées de la remise en état des dortoirs étudiants. Ailleurs il dresse un état des abris (accessibilité, éclairage etc.), si nécessaire sous les bombardements russes incessants, diffuse les résultats de ses visites et mobilise les étudiant·es pour obtenir les changements nécessaires.

— S.P. : Peux-tu nous donner d’autres exemples ?
— P. L.: Oui, « Soyez comme nous sommes », syndicat indépendant du personnel soignant, mène également ce double combat dont nous a parlé Yana, contre l’invasion et la politique néo-libérale du gouvernement Zelensky. Certain·es de ses membres sont sur le front et soignent les soldats blessés, mais le syndicat défend aussi les salariés·es en blouse blanche à l’arrière. Par exemple contre la fermeture d’hôpitaux sous couvert « d’optimisation » ou contre les retards trop nombreux dans le paiement des salaires.
Contre cette politique anti-sociale, qui affaiblit les capacités de résistance de l’Ukraine, « le moyen le plus efficace est de créer des syndicats et de contrôler tout de l’intérieur… Ainsi, gérer et contrôler les hôpitaux est possible si nous commençons par faire élire le directeur par le personnel lui-même », expliquait en 2023 la présidente du syndicat, Oksana Slobodiana. Le syndicat a revendiqué également, lors d’une conférence syndicale tenue en août 2025 à Odessa, un contrôle public sur les médicaments dont les prix s’envolent.

— S.P. : Quelle est la portée politique de ces développements ?
— P. L.: Dressant un premier bilan de la situation politique, l’organisation socialiste révolutionnaire Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) soulignait, quelques mois après le début de la guerre : « La société civile a été contrainte de remplir le rôle de l’État et, au lieu d’attendre une assistance de sa part, d’assumer presque toutes ses fonctions sociales », et « la guerre a conduit à de nouvelles formes d’auto-organisation et de politique populaire. La mobilisation du peuple sur la base de la guerre de libération nationale a renforcé le sentiment d’implication populaire dans une cause commune et la conscience que c’est grâce aux gens ordinaires, et non aux oligarques ou aux entreprises, que ce pays existe. La guerre a radicalement changé la vie sociale et politique en Ukraine, et nous ne devons pas permettre la destruction de ces nouvelles formes d’organisation sociale, mais les développer ».

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* Patrick Le Tréhondat est éditeur à Paris, membre du Réseau international de solidarité avec l’Ukraine (RESU/ENSU) et fortement engagé dans le soutien aux associations, aux organisations syndicales et aux mouvements politiques de la gauche ukrainienne.






