Le mot d'ordre : « Feu ! ». Histoire du mouvement de résistance des Tatars de Crimée « ATESH »
"Nous nous sommes enrôlés dans l’armée russe et nous allons la détruire de l’intérieur."

Source: article d'Irina Khalin publié en russe dans "Novaya Gazeta Evropa" le 10 juin 2026
Traduction en français par le RESU-Belgique
Le mot d'ordre : « Feu! » - Histoire du mouvement de résistance des Tatars de Crimée « ATESH ». Depuis 2014, ils mènent leurs actions dans les territoires occupés, et désormais aussi en Russie
Irina Khalip
Correspondante spéciale
Ils gèrent des réseaux sociaux, mais sans montrer leurs visages ni révéler leurs noms. Ils n’ont pas de porte-parole pour parler de leurs activités. Ils opèrent sur le territoire occupé, et depuis le début de la grande guerre ces dernières années, également dans les régions russes. Ils font exploser, incendient, détruisent, mènent des missions de reconnaissance. Ce sont des partisans tatars de Crimée, regroupés sous le nom d’« ATESH ». Cela signifie « feu ». Et pas le feu en tant qu’élément naturel, mais « feu ! » comme un ordre militaire.
Leurs déclarations concernant leur implication dans telle ou telle action de sabotage ne peuvent généralement pas être vérifiées de manière indépendante. Et certaines de leurs opérations ne sont même pas rendues publiques. Cependant, ce phénomène – le mouvement de guérilla comme forme de résistance interne – existe bel et bien. C’est pourquoi « Novaïa Evropa » a commencé à rassembler des informations à son sujet, brique par brique, et nous avons finalement réussi à nous entretenir avec leur commandant. Nous avons également discuté avec un spécialiste de l'éthique de la guerre de la manière d'évaluer les activités des partisans du point de vue du droit international et de la morale.
Simferopol-2014. Début
Il a fallu six mois pour organiser un entretien avec l'un des fondateurs et commandants des partisans tatars de Crimée. Il s’appelle Enver, mais c’est bien sûr un pseudonyme. Même ses plus proches compagnons d’armes ne connaissent pas son vrai nom. En mai 1944, le grand-père d’Enver a été déporté de Crimée avec deux cent mille autres Tatars de Crimée. Les proches de nombreux membres du mouvement ont eux aussi subi la déportation et les répressions. Ainsi, pour eux, l’occupation de la Crimée, 70 ans plus tard, est devenue la terrible suite de la tragédie de leur peuple : il s’avère qu’après la mort de Staline, rien n’a pris fin, mais a seulement été « mis en pause ».
Selon Enver, on peut considérer que le mouvement de résistance a débuté en février 2014, lorsque des militants tatars de Crimée se sont rassemblés devant le parlement pour empêcher l’occupation, et que des «titouchki (1)» ont été amenés de Sébastopol pour les contrer. Les Tatars de Crimée sont descendus dans la rue par appel du cœur, pour défendre la terre de leurs ancêtres, se souvient Enver. Mais tout s’est mal terminé : ce sont précisément les Tatars de Crimée qui ont été accusés d’avoir organisé des émeutes, et ils ont été mis en examen dans des affaires pénales. Les militants ont alors compris qu’il était impossible de vaincre l’occupation par des manifestations pacifiques : tout le monde finirait simplement en prison et les protestations seraient étouffées.
Beaucoup se souviennent de ce rassemblement qui a eu lieu le 26 février 2014. Le Parlement de Crimée devait alors examiner la question du statut de la péninsule. Les Tatars de Crimée et d’autres habitants opposés au rattachement à la Russie se sont rassemblés devant le bâtiment du Conseil suprême à Simferopol. Ils scandaient « La Crimée n’est pas la Russie ! » et « Dehors la bande ! ». Les « titouchki », quant à eux, scandaient « Russie ! » et tentaient de hisser le drapeau russe, qui glissait sans cesse de son mât ou était arraché par les partisans d’une Ukraine unifiée. Puis les affrontements ont commencé. Les « titouchki » lançaient des feux de Bengale sur les manifestants. Ceux-ci ripostaient avec les hampes des drapeaux. Deux participants à la manifestation — Igor Postny et Valentina Korneva — ne sont jamais rentrés chez eux : ils sont morts piétinés pendant les affrontements.

On savait déjà où tout cela menait. Et le président du Medjlis (l'organe représentatif des Tatars de Crimée, créé en 1991 et interdit en Russie en 2016), Refat Chubarov, a appelé à se regrouper en groupes d'autodéfense : « Quand vous rentrerez chez vous, allez voir vos voisins, Russes, Ukrainiens, personnes d’autres nationalités… Ensemble, protégez les églises et les mosquées, ensemble, veillez sur les cimetières, ensemble, aménagez les écoles. » Et pendant la nuit, le bâtiment du Parlement a été pris d'assaut par des inconnus (« des criminels », comme les a qualifiés Alexandre Tourtchinov, alors président par intérim de l'Ukraine et président de la Verkhovna Rada), et au matin, c'était le drapeau russe qui flottait au-dessus de celui de l'Ukraine.
C’est sans doute à partir de ce rassemblement que l’occupation a commencé. Puis les autorités russes ont ouvert une procédure pénale pour troubles à l’ordre public. Le vice-président du Medjlis du peuple tatar de Crimée, Akhtem Chiygoz, a été condamné à huit ans d’emprisonnement, et son collègue Ilmi Oumerov à deux ans de colonie pénitentiaire. Ce rassemblement a donné lieu à des perquisitions, des menaces et des actes d’intimidation à l’encontre des Tatars de Crimée. La condamnation de Chiygoz a presque semblé être un acte d’humanisme au regard de ce qui est arrivé à l’activiste tatar de Crimée Reshat Akhmetov. Le 3 mars 2014, Reshat s’est rendu seul au centre de Simferopol pour manifester contre l’occupation de la Crimée et a été enlevé par des inconnus en tenue de camouflage. Son corps, portant des traces de torture, a été retrouvé dans une forêt le 15 mars.
« Un de mes potes s’est introduit dans la ligne électrique avec des grenades »
Une partie des Tatars de Crimée a alors quitté la région pour l’Ukraine. Mais beaucoup sont restés. Ils attendaient le blocus : ils comprenaient que, sans cela, la Crimée ne serait pas rendue. Mais le gouvernement ukrainien a signé un accord avec la Russie et a commencé à vendre de l’électricité à la Crimée. C’est alors que les Tatars de Crimée ont lancé un blocus civil : ils espéraient que cela forcerait les occupants à partir. Mais leurs efforts restaient vains, et ils ont dû recourir à des mesures plus radicales : faire sauter les lignes électriques afin que, quels que soient les accords signés, l’approvisionnement en électricité de la Crimée devienne impossible. Selon Enver, les explosifs destinés aux lignes électriques ont été apportés par un ami des militants tatars de Crimée originaire de Kharkiv, connu sous le nom de code « Samouraï ». Il s’agissait véritablement d’une campagne de grande envergure, qui a débuté par le blocus civil de la péninsule, déclaré par les Tatars de Crimée, et s’est terminée par un black-out : en deux jours — les 20 et 21 novembre 2015 —,quatre lignes électriques alimentant la Crimée ont été mises hors service.
— Un an après le sabotage des lignes électriques, j’ai reçu la distinction honorifique « Blocus civil de la Crimée », se souvient Erfan Kudusov, militant tatar de Crimée qui connaissait personnellement Enver et nous a confirmé son identité. — C'est Lenur Islyamov, l'un des organisateurs du blocus, qui m'a remis cette distinction (Lenur Islyamov — homme politique et homme d'affaires tatar de Crimée, condamné par contumace en Russie à 19 ans de prison pour le blocus de la Crimée et des actes de sabotage. — Note de la rédaction.). D'ailleurs, Lenur aime beaucoup utiliser le mot « atesh» — je n'exclus pas que ce soit lui qui ait influencé le choix du nom du mouvement. Il a remis les récompenses juste à côté du lieu de l'explosion — à Novo-Alekseevka. Après la mise hors service des lignes électriques, les autorités ukrainiennes ont tenté de les réparer. Mais les pylônes détruits étaient protégés contre toute réparation par les Tatars de Crimée. Les forces spéciales ukrainiennes ont été envoyées sur place. Et là, d’un côté de la route, se tenait une unité tatar de Crimée — le bataillon de Noman Chelebidjihan (premier président du gouvernement de la République populaire de Crimée, assassiné en 1918 par des marins révolutionnaires. — Note de la rédaction), et de l’autre — les « combattants de l’ATO (2)» : « Azov », « Donbass » et, si je me souviens bien, « Aidar ». Du sang aurait pu couler. Un de mes amis s’est carrément introduit à l’intérieur de la ligne électrique avec des grenades. La situation était très compliquée. C’est alors que nous — la rédactrice en chef d’«Ukrainska Pravda» Sevgil Musaeva, [le journaliste ukrainien] Aider Muzhdabaev et moi-même — avons appelé les Tatars de Crimée de Kiev à descendre sur la place Bankova. Les gens sont sortis. [Le président] Porochenko a convoqué [l’ancien chef du Medjlis] Mustafa Djemilev et [l'actuel] Refat Chubarov pour régler la question.

Le 21 novembre 2015, le président ukrainien Petro Porochenko, après une rencontre avec le leader du peuple tatar de Crimée,Mustafa Dzhemilev, a chargé le gouvernement de prendre toutes les mesures nécessaires pour mettre fin à tout commerce avec la Crimée. Trois semaines plus tard, le Conseil des ministres a adopté une décision interdisant la fourniture de biens et de services à la péninsule occupée. La campagne s’est avérée fructueuse. Certes, à l'époque, il ne s'agissait pas encore d'un mouvement de résistance structuré, mais simplement d'un groupe d'activistes tatars de Crimée. Au départ, personne n'envisageait de créer une organisation. Mais orsque les Tatars de Crimée et les Ukrainiens de Crimée ont commencé à être persécutés, il est devenu évident qu'un long combat les attendait. D'ailleurs, les Tatars de Crimée ont l'habitude de la lutte et de l'exil.
Avant l’invasion à grande échelle, les militants tatars de Crimée s’occupaient principalement d’étudier le déploiement des troupes russes sur le territoire de la Crimée et, de temps à autre, de mener des actions de sabotage — par exemple, mettre hors service des gazoducs. Mais après le 24 février, la question pouvait déjà être formulée autrement : il ne s’agissait plus simplement de récupérer la Crimée, mais de préserver l’Ukraine. En septembre 2022, le mouvement « ATESH » s’est définitivement constitué. Son noyau, explique Enver, reste majoritairement criméo-tatar, mais de nombreux Ukrainiens et Russes ont rejoint « ATESH ».
La structure d’« ATESH » est tenue secrète, mais, selon Enver, qui promet de révéler les détails après la guerre, le modèle a été l’OUN-B (une faction de l’Organisation des nationalistes ukrainiens, apparue en 1940 et dirigée par Stepan Bandera, d’où la lettre B dans le nom). Début 2023,une chaîne Telegram a été créée, dont le premier message était le serment du guerrier « ATESH », et le deuxième, une courte vidéo-manifeste. Un homme cagoulé déclarait :
« Nous sommes le mouvement clandestin ATESH, composé de Tatars de Crimée, d’Ukrainiens et de Russes. Nous nous sommes enrôlés dans l’armée russe et nous allons la détruire de l’intérieur.
Nous divulguerons des informations sur les positions, les entrepôts, les soldats et le matériel. Nous organiserons des actions de sabotage dans les entrepôts et les quartiers généraux. Nous sommes chaque jour plus nombreux ! »

Les 200e et 300e
Une fois le mouvement de guérilla formé et ayant fait son apparition publique, les actions de sabotage ont commencé dans les territoires occupés. Selon Enver, ils ont compris dès le début que, dans ces conditions, seule une approche par la force était possible, et non les persuasions et les négociations. Mais l’approche par la force ne se limite pas à des actions de sabotage sur les lignes électriques et les voies ferrées. Il s’agit aussi d’éliminer l’ennemi. Ce sont eux, les partisans tatars de Crimée, qui ont revendiqué la responsabilité de deux actions très médiatisées : l'assassinat du vice-chef de l'administration d'occupation de Kherson, Kirill Stremousov, et l'attentat contre Zakhar Prilepin (les deux messages publiés sur la chaîne Telegram « ATESH », auxquels se réfèrent les médias ukrainiens, ont désormais été supprimés).
Kirill Stremousov était considéré comme la figure médiatique principale de l’occupation russe. Toutefois, avant l’invasion à grande échelle, on le considérait plutôt comme un fou de la ville et un provocateur, qui se retrouvait de temps à autre impliqué dans des affaires pénales, et qui, pendant son temps libre, rédigeait des plaintes contre tous ceux qui lui tombaient sous la main. Cependant, avec le début de l’occupation,ce genre de personnage est devenu extrêmement recherché. Dès mars 2022, Stremousov a créé à Kherson une assemblée de collaborateurs — le « Comité de sauvetage pour la paix et l’ordre ». Et c’est là qu’un poste s’est libéré, doté d’un pouvoir illimité.
Fin octobre et début novembre 2022, Stremousov appelait à «ne pas écouter les médias ukraino-nazis nuisibles » et jurait que les troupes russes ne quitteraient pas Kherson. Et le 9 novembre, il a trouvé la mort de manière inattendue dans un accident de la route. Pratiquement au moment même où les occupants fuyaient Kherson. Par hasard ou de manière planifiée — personne ne le savait : ni les troupes d'occupation, ni l'armée ukrainienne en progression n'avaient le temps de mener des enquêtes. Selon Enver, Stremousov était arrogant et présomptueux — il conduisait son 4x4 comme un fou, sans respecter le code de la route et sans prêter attention à qui que ce soit ni à quoi que ce soit autour de lui.
Et lorsqu’un des partisans s’est retrouvé tout à fait par hasard (l’action n’était pas planifiée) à proximité, alors, comme le dit Enver,« le reste n’était qu’une question de technique ».

Avec Zakhar Prilepin, l’histoire s’est déroulée différemment. Le 3 mai 2023, sa voiture a explosé dans la région de Nijni Novgorod. L’engin explosif a été déclenché à distance. Il se trouvait sous le siège passager, mais ce jour-là, Prilepin était lui-même au volant. Sur le siège passager se trouvait son garde du corps et chauffeur, Alexandre Choubin — il a été tué sur le coup. Gravement blessé, Prilepin a été transporté à l’hôpital et placé en coma artificiel. Le Comité d’enquête de Russie a ouvert une enquête pénale pour «acte terroriste ». Dans le cadre de cette affaire, Alexandre Permyakov a été arrêté et condamné à la prison à vie. Selon l’accusation, c’est lui qui aurait posé deux mines antichars radio-commandées sur une route de la région de Nijni Novgorod. Lors de notre conversation, le commandant d’« ATESH » n’a ni confirmé ni infirmé que Permyakov ait été lié d’une manière ou d’une autre au mouvement partisan.
À la question de savoir pourquoi ils avaient choisi Prilepin, Enver répond que, comme celui-ci venait à Kherson et faisait de la propagande pour le « monde russe », il était devenu, comme tout occupant, une cible légitime en temps de guerre.
Les propagandistes ne sont pas du tout inoffensifs etcausent autant de tort que les agresseurs armés de mitraillettes, car c’est engrande partie « grâce » à eux que des volontaires continuent de s’engager dansl’armée russe, estime le commandant des partisans.
— Nous avons l’habitude de percevoir les partisans commeune sorte de mouvement spontané et auto-organisé, explique le philosophe Arseni Kouman’kov, spécialiste de l’éthique de la guerre et auteur des ouvrages « La guerre au XXIe siècle » et « La guerre, ou prisonniers de la violence ». — Mais historiquement — tant à l’époque napoléonienne qu’au XXe siècle, y compris pendant la Seconde Guerre mondiale —, les mouvements de partisans étaient plutôt liés aux armées régulières et soutenus par celles-ci. Il s’agissait, pour parler simplement, de militaires qui agissaient de manière non conventionnelle. Rappelez-vous, Napoléon se plaignait que les Russes ne faisaient pas la guerre correctement : leur manière de mener la guerre n’était pas la bonne, elle n’était pas noble. Dans notre cas, la situation est différente :
« ATESH » est, selon moi, un mouvement auto-organisé. Et la question de savoir si les partisans sont soumis à certaines normes éthiques et au droit international est, dans ce cas, plus complexe.
La situation n’est pas très bonne en ce qui concerne le droit international, car il s’avère qu’il devrait en principe interdire tout mouvement de partisans : en effet, les militaires se font passer pour des civils et peuvent ainsi créer un danger supplémentaire pour ces derniers. Une autre question est donc importante ici : les personnes qui ne disposent pas des ressources et des moyens nécessaires pour s’opposer aux forces armées régulières ont-elles le droit de mener des opérations militaires contre ceux qu’elles considèrent comme des occupants ou des traîtres ? Ce droit n’est autre que le droit à la libération de l’occupation, le droit à l’autodétermination nationale.

« Arrêtons la guerre ensemble ! »
— Avant même que « ATESH » ne se forme en mouvement, il restait en Crimée des gens qui, par serment, par patriotisme, par esprit d’initiative, ont commencé à apporter leur aide sur le plan de l’information, de l’organisation et par d’autres moyens, se souvient Erfan Koudousov. — Puis, de telles personnes sont apparues dans les villes occupées de Genichesk, à Melitopol, à Novo-Alekseevka. Pas seulement des Tatars de Crimée, mais aussi des Ukrainiens. Ils ont, je dirais, apporté leur aide de leur propre initiative.Bien sûr, il y avait aussi ceux que nos services spéciaux avaient délibérément laissés là-bas pour mener des missions d’infiltration. Malheureusement, les trahisons ont également été très nombreuses pendant l’occupation. De nombreux agents de la milice et du SBU ont rejoint le camp des occupants. Et l’action dela résistance n’en devenait que plus précieuse. En Crimée, on peut être emprisonné pour avoir parlé en tatar de Crimée ou en ukrainien — des citoyens vigilants appellent le FSB. Et si une personne a vraiment fait quelque chose —dessiné, collé un tract, incendié une armoire électrique —, elle encourt des peines très lourdes. Mes amis sont en prison — certains ont écopé de 17 ans, d’autres de 20 ans. C’est pourquoi, bien sûr, la peur est là. Mais en même temps, on comprend le chaos qui règne en Russie. Ils ne peuvent pas censurer les réseaux sociaux, ils luttent contre les messageries instantanées, mais en vain. De nouvelles messageries instantanées apparaissent, de nouvelles technologies. Un nombre énorme de personnes passent leur temps dans les jeux vidéo, et au sein de cet espace ludique, il y a un excellent échange d’informations. C’est très difficile à surveiller.
Si auparavant, les territoires occupés constituaient le principal champ d’action d’« ATESH », après l’invasion à grande échelle, leurs actions ont commencé à s’étendre à différentes régions. Cela signifie que des Russes rejoignent le mouvement — en tout cas, on ne peut pas « couvrir » un tel nombre de régions avec les seuls Tatars de Crimée. Du coup, en une nuit, des milliers de tracts apparaissent dans des villes de Russie : à Nijni Novgorod, Kostroma, Tambov, Tver, Saransk, Kursk, mais aussi à Omsk, Novossibirsk et Kazan. Puis, un agent « ATESH » s'infiltre à l'usine de radios du groupe de défense aérienne « Almaz-Antey » à Balakhna, dans la région de Nijni Novgorod. Ensuite, des participants au mouvement qui se sont enrôlés dans l'armée russe mènent des prises de vue depuis un champ de tir dans cette même région pendant des exercices.

L'histoire de Gennadi Artemenko, dont a parlé « Novaya Gazeta Europe », s'est également déroulée dans la région de Nijni Novgorod, à Dzerjinsk. Il a été accusé de trahison, notamment pour les tracts « ATESH » qui apparaissaient dans la ville presque chaque nuit. Certes, après l’arrestation de Gennady, les tracts n’ont pas cessé d’apparaître, mais l’accusation, fondée sur un enregistrement d’une caméra de surveillance éloignée (la vidéo ne montre qu’une silhouette en veste, et l’enquête n’a pas réussi à établir son identité), a été maintenue. D’ailleurs, ces tracts ne contenaient pas d’appels à tuer Poutine ou à faire sauter une caserne — on y lisait : « Arrêtons la guerre ensemble ! »
Dans la région de Nijni Novgorod, d'ailleurs, la chasse aux espions battait son plein. On peut citer l'affaire du retraité Lev Lerman, qui a été accusé d'espionnage, mais pour lequel on n'a rien trouvé du tout : ni dans son téléphone, ni dans son ordinateur, ni sur les caméras de surveillance parmi les silhouettes distribuant les tracts «ATESH », on a procédé à une nouvelle perquisition et découvert 10 cartouches (seuls des agents de police étaient présents lors de cette « découverte »). Lerman a été envoyé dans une colonie pénitentiaire. Il est possible que cette activité des services spéciaux, précisément dans la région de Nijni Novgorod, soit liée à l’attentat contre Prilepine. Ou peut-être aussi au fait que, là-bas, après toutes ces arrestations, les tracts « ATESH » continuent d’apparaître régulièrement. Et désormais, ils ne contiennent plus seulement des appels à mettre fin à la guerre ensemble, mais aussi des appels à rejoindre le mouvement de guérilla, ce qui semble encore plus radical aux yeux des autorités.
Mais pour l’instant, aucun des participants au mouvement n’a été arrêté par les services secrets russes ni incarcéré, affirment les dirigeants des partisans tatars de Crimée.
Il y a deux ans, le mouvement s’est doté d’une branche cyber-partisane : « Cyber ATESH ». L’année dernière, les cyber-partisans ont mis hors service le registre russe des citations à comparaître électroniques ; ils ont attaqué « Alfa-Bank » et la Rosselkhozbank ; ils ont piraté les téléphones des employés d’une entreprise fabriquant des drones et ils en ont extrait les schémas logistiques et de transfert des drones aux troupes ; ils ont obtenu des documents secrets sur les quarts de combat des navires de la Flotte de la mer Noire. Et, bien sûr, les listes du personnel leur sont toujours utiles : cela, disent les partisans, servira à les traduire en justice à l’avenir. D’ailleurs, selon Enver, la plupart des «cyber-pirates » sont russes.
— Quant à la composition nationale — combien y a-t-il actuellement de Tatars de Crimée, d’Ukrainiens et de Russes — je ne vous le dirai pas, et personne ne vous le dira, dit Erfan Kudusov. — Mais je vous assure que s’il y a un ou deux Tatars de Crimée dans une unité, on peut déjà sans hésiter qualifier cette unité de tatar de Crimée. Lorsque « ATESH » s’est constitué en mouvement de partisans, la plupart des Tatars de Crimée l’ont accueilli avec joie. Mais beaucoup ont pris peur. La situation en Crimée a très fortement changé. En gros, un habitant sur trois porte aujourd’hui l’uniforme.Et les services secrets instillent un climat de peur. Les activités de renseignement, d’infiltration et de sabotage se poursuivent, comme elles l’ont toujours fait. Mais toutes les tentatives pour approcher les hauts responsables ont échoué : l’endroit est tellement infiltré par les services secrets que les mots manquent pour le décrire.
Selon Koudousov, de nombreux Tatars de Crimée ont été contraints de partir : certains en Europe, d’autres en Ukraine, et ils combattent désormais dans différentes unités des Forces armées ukrainiennes.
— Ils ne se font en aucun cas remarquer, ne sont pas présents sur les réseaux sociaux et ne s’expriment pas publiquement, poursuit-il. — Parce que nous avons des familles nombreuses, et que chacun a laissé des proches en Crimée.
Et s’il y a ne serait-ce qu’un vague soupçon que l’un de vos proches se bat, on vous envoie d’abord le policier de quartier — comme une sorte de « marque noire », puis le parquet, le Comité d’enquête, le FSB. Les gens vivent dans un état de peur permanente.
Les maris se « renferment » vis-à-vis de leurs femmes pour ne pas dire un mot de trop. Je ne veux pas lancer d’appel du genre : « Allez,Tatars de Crimée, rejoignez tous l’« ATESH » », mais nous avons vraiment besoin de plus de monde et d’une résistance puissante. Au cours de l’année dernière, j’ai assisté à sept enterrements. Et je comprends parfaitement que résister, c’est s’exposer à un danger mortel. Mais ne pas résister, cela signifie qu’il n’y aura pas sept, mais sept mille funérailles.

« Si nous ne résistons pas, nous disparaîtrons tout simplement »
On rejoint « ATESH » de son plein gré. Mais il arrive parfois que les partisans doivent recruter un militaire russe pour obtenir des informations ou l’utiliser à l’aveuglette pour commettre un acte de sabotage. Pas besoin d’inventer des stratagèmes complexes ni des combinaisons à plusieurs étapes. Enver affirme que le meilleur argument pour recruter des militaires, c’est l’argent. Et aussi l’alcool, que les partisans promettent de leur acheminer jusqu’à leur camp : les véhicules transportant des militaires sont arrêtés aux postes de contrôle et fouillés à la recherche de vodka, tandis que les familles de civils de Crimée peuvent passer tranquillement tous ces postes sans être contrôlées, ce dont elles profitent.
Les « Ateshevtsy » sont aidés par des hommes d’affaires tatars de Crimée et ukrainiens, ils ont donc de l’argent pour fonctionner, y compris pour le recrutement. Selon Enver, depuis tout ce temps, ils n’ont pas rencontré un seul occupant idéologique qui aurait refusé de trahir sa patrie :ils commencent tout de suite à négocier.
Dès 2022, les partisans tatars de Crimée ont imaginé un projet pour ceux qui ne veulent pas se battre contre l’Ukraine, mais qui n’ont pas le courage de déserter et d’aller en prison. « L'école ATESH » est un projet éducatif en ligne dans le cadre duquel des instructeurs du mouvement ont formé des militaires russes au sabotage : détérioration du matériel militaire, des munitions et du carburant.
Les partisans affirment qu'au cours de l'année d'existence du projet (qui s'est achevé en août 2023), quatre mille personnes ont suivi la formation de l'école en ligne.
Mais ce fut une histoire éphémère. On l’a imaginée, mise en place, puis terminée. Il est impossible de déterminer l’efficacité de l’école : tout ce qui s’est fait en ligne y reste, et si l’un des participants au cours s’est réellement livré à des actes de sabotage, il est peu probable qu’il en informe qui que ce soit. Il préférera que cela reste un secret pour toujours.Ou, du moins, jusqu’à la fin de la guerre. Les partisans eux-mêmes ne font aucun commentaire et ne donnent aucun détail — ils se contentent de dire que le retour d’information existe bel et bien et que, dans plusieurs cas assez connus, les leçons de l’« École ATESH » ont porté leurs fruits.
En revanche, ils parlent ouvertement de leurs autres actions. Par exemple, le 12 novembre 2022, une déclaration a été publiée sur la chaîne Telegram « ATESH » : « Dans les hôpitaux militaires de Simferopol, des agents d’ATESH ont éliminé avec succès 30 militaires de l’armée russe.
30 traînards que nous avons aidés à rejoindre le tribunal de Dieu » (cette publication a désormais été supprimée, mais des captures d’écran ont été conservées dans les reportages des médias ukrainiens). La liste des victimes a été publiée sur la même chaîne Telegram (là encore, seules des captures d’écran ont été conservées). Le ministère de la Défense de la Fédération de Russie n’a ni confirmé ni infirmé cette information. Selon Enver, plusieurs partisans se sont introduits dans un hôpital militaire en tant que bénévoles et ont remplacé les perfusions, entraînant la mort de dizaines de patients. Il affirme que cela n’a pas été difficile à faire, car les personnes qui se sont présentées à l’hôpital pour se porter volontaires n’ont même pas eu leurs papiers vérifiés. Le commandant des partisans affirme qu’ils ont tous réussi à s’enfuir en Turquie — c’était le chemin le plus rapide et le plus simple.

En décembre 2022, les « Ateshevtsy » ont recruté, ou plutôt soudoyé, un simple soldat d’une unité militaire du village de Sovetsky. Lesoldat, raconte Enver, « s’est avéré très cupide et a longuement marchandé ».Mais il a fini par accepter et a introduit un sac dans la cantine de sa caserne. Dans la nuit, ce sac a pris feu et a incendié la caserne.Le fait est que les Criméens connaissent parfaitement cette unité militaire :avant l’occupation, il s’agissait de l’unité ukrainienne A-4519.
Et à Nova Kakhovka, en février 2023, les partisans ont repéré des militaires russes venus en mission. Les « Ateshevtsy » ont remarqué que ces militaires empruntaient chaque matin et chaque soir le même itinéraire, et fréquentaient les mêmes magasins et cafés. Il n’a donc pas été difficile de placer des explosifs dans leur voiture. L'explosion a retenti le matin du 10 février sur l'avenue Dniprovskyi, près du commissariat de police. Deux personnes ont été tuées sur le coup, deux autres ont été hospitalisées dans un état grave. Du point de vue des partisans, il s'agissait d'un message adressé à tous les Ukrainiens sous occupation : ils doivent voir que la résistance se poursuit.
— D’un point de vue juridique, il s’agit bien sûr d’actes illégaux, explique Arseni Kouman’kov. — Les blessés sont des non-combattants, c’est-à-dire qu’ils ne participent pas aux combats pour le moment. C’est pourquoi, d’un point de vue juridique, il est bien sûr interdit de s’en prendre à eux. C’est un crime. Mais si nous avons rapidement fait le point sur le droit, il reste encore la question de la morale. Et si l’on examine la situation à travers le prisme des catégories morales, voici ce qui en ressort :les blessés guériront, retourneront au front et tueront. D’un autre côté, selon cette logique, on pourrait s’en prendre à n’importe qui, car cette personne pourrait potentiellement signer un contrat et partir au front.
Un adolescent peut grandir et devenir militaire. Les femmes aussi, d’ailleurs, servent dans l’armée. Et si l’on suit cette logique, on risque de provoquer une violence à grande échelle.
Mettre l’adversaire hors d’état de nuire par des moyens non létaux, le rendre inoffensif, mais ne pas le tuer — c’est, bien sûr, la formule idéale. D'une manière générale, je vais peut-être exprimer un point de vue impopulaire, mais, à mon avis, nous devons être stricts en matière de morale et simplement accepter que nos actions ne sont pas toujours morales — même si elles sont parfois efficaces, inévitables et, en fait, la seule option possible. Il faut alors se dire : « Oui, nous faisons quelque chose qui n’est pas très bien d’un point de vue moral, mais c’est actuellement le seul moyen possible ». Et deuxièmement, il faut se demander : pourquoi ces personnes sont-elles contraintes de faire ce qu’elles font ? Pourquoi se sont-elles retrouvées dans une telle situation ? Et cela, ce n’est plus de leur responsabilité.
Certains disent que certaines actions d’« ATESH » semblent cannibales. D'autres estiment qu’« ils ne réduisent pas assez à néant les occupants ». D’autres encore sont convaincus que l’action des partisans tatars de Crimée sur les territoires occupés est un héroïsme pur et simple, qui fera l’objet de livres et de films. « Vous comprenez, a dit Erfan Kudusov en prenant congé, si nous ne résistons pas, nous risquons tout simplement de disparaître. Les Ukrainiens, en tant que nation, ne disparaîtront pas, ils ne se dissoudront pas, même sans le Donbass et la Crimée. Même si, Dieu nous en préserve, on leur arrachait la moitié du pays, les Ukrainiens ne disparaîtraient pas. Mais une grave menace d’extinction pèse sur nous. C’est pourquoi l’action d’« ATESH »est très importante pour nous. Même le mot lui-même — « atesh » — réchauffe l’âme, car c’est le nôtre, celui des Tatars de Crimée. »
Notes (par le RESU-Belgique)
(1) "Titoushki". Ce terme désigne des "gros bras", provocateurs ou casseurs que le pouvoir utilise pour disperser les manifestants ou intimider les opposants. Le mot dérive de Vadim Titushko, un Ukrainien pratiquant les arts martiaux qui a été utilisé en 2013 pour intimider les manifestations d'opposition.
(2) ATO. Entre 2014 et 2022, la guerre de basse intensité qui se livrait contre l'occupation russe du Donbass était désignée officiellement en Ukraine comme "opération anti-terroriste" avec les initiales ATO.
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