Le nouvel impérialisme de la Russie
Dans cet ouvrage, nous cherchons à replacer dans son contexte et à expliquer l'agression extérieure de la Russie.

Introduction à Russia’s New Imperialism. Capital and Ideology, Stanford University Press. A paraître en septembre 2026
L’invasion de l’Ukraine par la Russie, le 24 février 2022, a constitué un acte d’agression non provoqué qui a plongé le peuple ukrainien dans une immense tragédie et exigé des sacrifices indicibles de la part des défenseurs de l’Ukraine. Elle a également été — et reste encore aujourd’hui— un mystère. Le plan initial de la Russie reposait sur des hypothèses pour le moins fantaisistes. Le Kremlin s’attendait à ce que la guerre soit terminée en dix jours et n’envisageait même pas d’autres scénarios. Les soldats russes avaient emporté leurs uniformes d’apparat, se préparant à un défilé imminent sur l’avenue Khrechtchatyk à Kiev. Beaucoup se déplaçaient dans des camions non blindés, avec pour seule protection contre les embuscades terrestres et aériennes ukrainiennes une fine bâche. Le deuxième jour de l’invasion, Poutine s’est adressé directement aux troupes ukrainiennes, les appelant à renverser les dirigeants civils du pays. Les messages reçus par les plus hauts commandants militaires ukrainiens, les exhortant à se rendre, confirment que son appel était sérieux et ne relevait pas simplement d’une figure de style. En somme, il est clair que le Kremlin s’attendait pleinement à ce qu’une démonstration de force rapide et ponctuelle suffise à vaincre et à soumettre l’Ukraine, l’un des plus grands pays d’Europe tant en superficie qu’en population.
Mais le mystère qui entoure la décision d’envahir l’Ukraine va bien au-delà des illusions du Kremlin concernant ce pays et ses habitants. Même si Poutine avait réussi à installer un régime fantoche en Ukraine, transformant ainsi le pays en une nouvelle Biélorussie, on ne voit pas très bien ce que la Russie y aurait gagné. Les liens politiques, économiques, culturels et universitaires avec l’Occident auraient tout de même été rompus,limitant ainsi le potentiel de développement de la Russie. Et la Russie se serait tout de même retrouvée au cœur d’une nouvelle guerre froide, avec une position géopolitique et géoéconomique bien plus faible qu’à l’époque soviétique. Pourquoi provoquer un conflit multidimensionnel avec un bloc vingt fois plus grand en termes de PIB ?
L’étrangeté de l’erreur de calcul du Kremlin est d’autant plus déconcertante qu’une série de conséquences contre-productives s’était déjà dessinée depuis que la Russie avait lancé son agression contre l’Ukraine en 2014. L’annexion de la Crimée par la Russie et sa participation secrète à la guerre du Donbass avaient déjà monté de nombreux Ukrainiens contre la Russie, mais Poutine continuait pourtant à croire, d’une manière ou d’une autre, qu’ils changeraient d’avis si leurs dirigeants— selon ses propres termes, « une bande de drogués et de néonazis» — était écarté. De plus, les actions agressives de la Russie depuis 2014 avaient déjà conduit au renforcement du flanc oriental de l’OTAN (et non l’inverse, comme l’affirmait Poutine), rendant tout à fait prévisibles les conséquences stratégiques de l’invasion de 2022,telles que l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN. En d’autres termes, le Kremlin a ajusté sa stratégie perdante en misant encore plus fort sur celle-ci.
Dans cet ouvrage, nous cherchons à replacer dans son contexte et à expliquer l’agression extérieure de la Russie. Nous estimons qu’elle mérite le qualificatif d’impérialisme, que nous définissons comme une politique systémique de coercition dans les relations internationales dans des conditions de répartition du pouvoir hautement asymétrique. La coercition à l’encontre d’un État plus faible peut prendre de nombreuses formes : politiques,économiques et militaires. Par exemple, les actions coercitives de la Russie à l’égard de l’Ukraine au cours de la période post-soviétique ont notamment consisté en une ingérence dans les élections de 2004-2005 ; des coupures d’approvisionnement en gaz et la manipulation des prix du gaz ; des pots-de-vin et l’acquisition d’actifs économiques pour s’implanter politiquement dans le pays; des restrictions commerciales liées à la tentative de l’Ukraine de signer l’accord d’association avec l’Union européenne en2013 ; l’annexion de la Crimée ; l’instigation et la coordination de soulèvements séparatistes dans le Donbass ; des opérations de renseignement et des « mesures actives » ; et,enfin, son invasion à grande échelle du pays en 2022. On retrouve des éléments de ce répertoire de coercition dans les relations de la Russie avec d’autres États post-soviétiques, notamment la Biélorussie, la Moldavie, la Géorgie et l’Arménie.
Depuis l’analyse fondatrice de Lénine, l’impérialisme a souvent été considéré, dans la recherche critique, comme une étape ou une période du développement du système capitaliste mondial. Cependant, si Lénine a défini l’impérialisme comme «le stade suprême du capitalisme », il a également reconnu l’existence de multiples impérialismes à son époque. En 1916, par exemple, il qualifiait l’impérialisme russe de « bien plus grossier, médiéval, économiquement arriéré et militairement bureaucratique » que l’impérialisme occidental. De même, Trotsky formula la « loi » du développement inégal et combiné en s’appuyant sur le cas russe, selon laquelle des États se situant à différents niveaux de développement capitaliste coexistent et interagissent au sein d’un même système international, ce qui influe également sur leurs politiques impérialistes. Lénine et Trotski suggèrent tous deux qu’il faut s’attendre à ce que différentes modalités d’impérialisme coexistent au sein d’une même période, remettant ainsi en cause l’idée d’une « essence» unique de l’impérialisme. De plus, les dimensions idéologiques et subjectives de l’impérialisme obéissent à une logique et à une causalité qui leur sont propres, ce qui diversifie encore davantage les formes et les pratiques de l’impérialisme. Dans le cas de l’impérialisme russe post-soviétique, comme nous le verrons, la consolidation idéologique revêt une importance particulière.
Un éditorial perspicace de la revue de gauche Salvage,publié le 22 avril 2022, deux mois après le début de l’invasion,affirmait : « La gauche s’est pour l’essentiel moquée de l’insistance américaine sur l’imminence d’une attaque russe ;il est donc temps aujourd’hui de réévaluer la multiplicité des acteurs impérialistes contemporains ». Cependant, l’éditorial poursuivait en décrivant l’impérialisme russe comme étant en grande partie le reflet de l’impérialisme occidental. Dans cet ouvrage, nous entendons mettre en lumière la spécificité de l’impérialisme russe, ainsi que ses implications mondiales.
Lénine ou Schumpeter ?
Un débat important, bien qu’indirect, a eu lieu dans les années1910 entre le penseur marxiste Vladimir Lénine et le penseur libéral Joseph Schumpeter. Dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine reprit l’argument de John Hobson,affirmant que l’agression impérialiste et les rivalités interimpérialistes étaient un sous-produit nécessaire du capitalisme monopolistique et de ses contradictions (à savoir la nécessité de trouver des débouchés rentables pour le surplus de capital). Pour Lénine, l’impérialisme était un phénomène essentiellement moderne lié au développement du capitalisme. De plus, il a radicalisé la position de Hobson en affirmant que le capitalisme était irréformable et que les guerres interimpérialistes étaient donc inévitables.
Dans un long essai intitulé « L’impérialisme et les classes sociales », Schumpeter a répondu à Lénine et aux autres marxistes de la Deuxième Internationale en proposant une reformulation de la thèse du doux commerce, caractéristique de la pensée libérale. Il a affirmé que l’impérialisme ne découle pas organiquement du développement capitaliste. Le capitalisme canalise les énergies sociales vers l’industrie, et non vers la guerre, et par conséquent « un monde purement capitaliste […] ne peut offrir de terreau fertile aux élans impérialistes ». Selon Schumpeter,l’impérialisme survit dans les sociétés capitalistes en tant que produit atavique des structures sociales et des idéologies précapitalistes qui persistent. ii
Lénine et Schumpeter laissaient tous deux une certaine marge de manœuvre dans leurs théories. Comme nous l’avons vu, Lénine reconnaissait l’importance de l’héritage d’un État absolutiste pour l’impérialisme, en particulier dans le cas de la Russie. Schumpeter, quant à lui, admettait que l’impérialisme —bien qu’étranger au capitalisme sous sa forme «pure» —permettait une relation mutuellement bénéfique entre l’État et les intérêts capitalistes. En effet, dans son analyse des monopoles capitalistes sous l’impérialisme, il s’est remarquablement rapproché des arguments des marxistes de la Deuxième Internationale. Pourtant, fondamentalement, les points de vue de Lénine et de Schumpeter sur la relation entre capitalisme et impérialisme restent diamétralement opposés.
La mise en parallèle de Lénine et de Schumpeter peut nous aider à réfléchir à l’impérialisme russe contemporain. Les tendances impérialistes de la Russie sont-elles une conséquence inévitable du développement de son économie capitaliste post-soviétique ? Ou,au contraire, constituent-elles un héritage néfaste des passé ssoviétique et impérial, un fantôme désormais visible précisément en raison de la faiblesse du développement capitaliste post-soviétique de la Russie ? Guidés par ces questions, nous examinons des sources aussi diverses que des statistiques économiques et militaires, les discours de Poutine, les écrits d’intellectuels marginaux d’obédience impérialiste-nationaliste, des sondages d’opinion et des entretiens avec des Russes ordinaires. Nous combinons également des approches issues de l’économie politique et de la théorie sociale. Les réponses ne sont pas tranchées.
La thèse de Lénine contribue certainement dans une large mesure à expliquer la résurgence de l’impérialisme dans la Russie post-soviétique. Dans les années 2000, des signes d’une crise de suraccumulation se sont manifestés dans l’économie russe. Les pays post-soviétiques représentaient un débouché particulièrement attractif pour les investissements russes, car ils offraient la possibilité de reconstruire les chaînes d’approvisionnement de l’ère soviétique sous le contrôle d’entreprises russes. Ils constituaient également un terrain familier pour les dirigeants russes et recelaient un fort potentiel de croissance du marché. En effet, l’impératif d’expansion économique a poussé l’État russe à se montrer plus assertif dans son « étranger proche ». La coercition, sous forme de mesures économiques, d’ingérence politique et d’opérations de renseignement, était considérée par le Kremlin comme un moyen de promouvoir les intérêts des entreprises russes (dont beaucoup étaient publiques). Même une intervention militaire limitée pouvait s’inscrire dans ces objectifs économiques, comme ce fut le cas lors de la guerre de 2008 entre la Russie et la Géorgie, qui, entre autres, a compromis la participation de la Géorgie au gazoduc Nabucco contournant la Russie.
Cette explication léniniste présente toutefois des limites évidentes. Celles-ci tiennent à la place spécifique qu’occupe l’économie russe au sein du système capitaliste mondial. Depuis son essor au début des années 2000, le capital russe a occupé une position intermédiaire dans les réseaux capitalistes mondiaux. S’il était influent et — dans certains cas, comme en Biélorussie et en Arménie — dominant dans les pays post-soviétiques, il dépendait également des centres capitalistes occidentaux. La Russie a joué le rôle de nœud régional dans le processus d’accumulation mondialisé. Lorsque Gazprom a recouru à des coupures d’approvisionnement en gaz pour forcer la Moldavie et l’Ukraine à céder leurs infrastructures gazières, les investisseurs occidentaux du portefeuille de l’entreprise, tels que BlackRock, en ont tiré autant de bénéfices que les actionnaires russes, y compris l’État russe. Parallèlement, des entreprises comme Gazprom ont acquis des actifs en Occident et leurs propriétaires et dirigeants ont acheté des demeures de luxe à Londres et y ont envoyé leurs enfants dans des écoles privées d’élite. Cette combinaison de pouvoir et de dépendance est illustrée par la notion de « sous-impérialisme »,initialement développée par l’économiste brésilien Ruy Mauro Marini pour définir la place du Brésil dans le système capitaliste mondial. Elle renvoie non pas tant à un conflit à somme nulle entre les capitaux nationaux à la manière de Lénine, mais plutôt à une hiérarchie des formations capitalistes.
La position « subimpérialiste » de la Russie signifie que les facteurs économiques à eux seuls ne peuvent expliquer (et, en réalité, ont joué en sa défaveur) la rupture brutale avec l’Occident survenue après l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014. La volonté de s’affranchir de cette position «subimpérialiste » et de s’engager dans une confrontation totale avec l’Occident ne pouvait provenir que d’ailleurs, et non des impératifs de l’accumulation du capital. Qu’en est-il alors de l’explication schumpétérienne alternative ?
L’obsession du Kremlin pour l’Ukraine porte assurément les marques de discours impériaux plus anciens, révélant une continuité entre le passé et le présent. Dans un article publié en 2021, quelques mois avant l’invasion, Poutine décrivait les Russes et les Ukrainiens comme « un seul et même peuple » divisé par l’hostilité des ennemis géopolitiques de la Russie. La présentation de l’identité ukrainienne comme une invention des services de renseignement étrangers était, en effet, l’une des caractéristiques de la politique de la Russie impériale à l’égard de l’Ukraine au début du XXe siècle. Les mythes et les obsessions historiques semblent se répéter.
Mais la question demeure : comment cette forme particulière de nationalisme impérial en est-elle venue à exercer une emprise aussi puissante sur une frange influente de l’élite russe, dont Poutine lui-même fait partie ? Une autre énigme se pose ici également. Si le passé se manifeste dans le présent sous la forme d’une idéologie impériale, comment sa mégalomanie et son fanatisme en sont-ils venus à remplacer le cynisme extrême caractéristique de l’élite russe post-soviétique ? Après tout, le cadre d’analyse dominant de la Russie de Poutine s’est longtemps concentré sur les notions de corruption et de kleptocratie. Or, la chaîne d’événements qui a débuté avec l’annexion de la Crimée ne correspond pas à cette conception du Kremlin comme une entité strictement kleptocratique ou uniquement intéressée par les questions économiques. Comment le monde des idées est-il devenu si important pour le régime russe ?
Nous soutenons dans cet ouvrage que l’idéologisation n’a pas simplement remplacé le cynisme. Au contraire, la nouvelle idéologie impériale du Kremlin trouve précisément ses racines dans le fait de pousser sa vision cynique du monde jusqu’à ses limites. Les années de formation de Poutine en tant qu’homme politique ont coïncidé avec une période où les idéologies étaient largement discréditées et où les « idéaux » étaient considérés comme une plaisanterie. Dans ce monde de capitalisme aventurier, c’était la loi de la jungle. Au fil du temps, Poutine et une partie de ses acolytes ont commencé à projeter l’expérience russe de l’accumulation primitive sur la scène mondiale. Ayant vécu le «capitalisme piranha » des années 1990, ils ont commencé à concevoir les relations internationales comme une lutte impitoyable pour la survie, dans laquelle seule une démonstration de force rapide pouvait empêcher un acteur d’être écrasé par un autre.Bluffer était synonyme de faiblesse, et la faiblesse signifiait la mort. Cette vision du monde s’est radicalisée avec le Printemps arabe, les révolutions de couleur dans les anciens États soviétiques, les manifestations de l’opposition en Russie en2011-2012, et le soulèvement du Maïdan en Ukraine. Refusant d’envisager l’idée que ces mouvements puissent être de véritables luttes populaires, le Kremlin a interprété toutes ces mobilisations comme une arme brandie par l’Occident contre ses adversaires, y compris la Russie. Suivant cette logique, le Kremlin a assimilé la survie du régime politique aux intérêts sécuritaires du pays lui-même.
Il en a résulté que le cynisme généralisé du Kremlin s’est doté d’un échafaudage intellectuel composé de nationalisme impérial, d’étatisme conservateur et de théories du complot. Ces clichés idéologiques ont été utilisés dans le cadre de la propagande gouvernementale, mais — dans un phénomène que le spécialiste des relations internationales Jack Snyder a qualifié de« blowback » — Poutine et ses acolytes en sont eux-mêmes venus à y croire. Cela a produit la consolidation idéologique nécessaire pour mener des actions aussi audacieuses que l’annexion de la Crimée et l’implication secrète de la Russie dans la guerre du Donbass. Les événements de 2014 ont engagé la Russie sur une trajectoire entièrement nouvelle, qui a finalement conduit à l’invasion de 2022, au découplage économique avec l’Occident et à une transformation interne aux multiples facettes. À ces deux tournants — 2014 et 2022 —, les facteurs idéologiques ont été décisifs. En effet, bien que nous n’adhérions pas pleinement à l’explication schumpétérienne, certains de ses éléments sonnent juste : l’impérialisme russe depuis 2014 s’est révélé contre-productif, largement irrationnel et ancré dans les mythes historiques de l’empire. Mais ce sont l’expérience moderne de l’accumulation primitive, ainsi que des événements récents tels que le Printemps arabe, qui ont permis la consolidation idéologique du régime de Poutine.
La Russie, entre autres
Il existe bien sûr une troisième explication possible, ni léniniste ni schumpétérienne, mais « réaliste offensive », dont le spécialiste des relations internationales John Mearsheimer est le plus (tristement) célèbre défenseur. Selon ce point de vue,l’expansionnisme russe n’est pas le produit d’évolutions internes (économiques ou idéologiques), mais plutôt une réponse à une pression extérieure — une réaction tout à fait prévisible qui ne dépend pas de facteurs nationaux. Par coïncidence, c’est là le point de vue de Poutine lui-même. Dans une interview accordée à Tucker Carlson, il a qualifié la politique américaine envers la Russie depuis 1991 de « pression, pression, pression ». Que penser de cet argument ?
On ne peut nier que les tensions entre la Russie et les États-Unis ne sont pas entièrement le fait de la Russie. En 2002, par exemple,les États-Unis se sont retirés unilatéralement du Traité sur les missiles antibalistiques, contraignant la Russie à développer de nouvelles armes capables de contourner les défenses antimissiles afin de maintenir l’équilibre nucléaire. Le retrait américain du traité a eu de profondes conséquences stratégiques ; qui plus est,il a coïncidé avec une période de rapprochement entre la Russie et les États-Unis. En 2019, Bryce Farabaugh et Deverrick Holmes, du Centre pour le contrôle des armements et la non-prolifération, ont déclaré : « Avec le recul, l’abandon du traité il y a 17 ans peut être considéré comme le coup d’envoi de l’effritement du système de contrôle des armements et des relations américano-russes, processus qui se poursuit encore aujourd’hui. »
Dans le domaine de la stabilité stratégique, comme dans d’autres domaines, la politique générale des États-Unis à l’égard de la Russie peut toutefois difficilement être qualifiée de « pression,pression, pression ». Les États-Unis et la Russie de Poutine ont en effet négocié avec succès deux traités nucléaires : le Traité sur la réduction des armes stratégiques offensives (2003) et le nouveau traité START (2011) . De plus, les États-Unis ont annulé la partie du plan européen de défense antimissile qui aurait pu, en théorie, compromettre l’équilibre nucléaire en réduisant la capacité de frappe offensive de la Russie. En effet, les États-Unis— tout comme la Russie, jusqu’à un certain moment — se sont montrés capables de négocier et de faire des concessions.
La question maudite de l’élargissement de l’OTAN vers l’Est,qui a fait couler tant d’encre chez divers auteurs que la tache est visible depuis l’espace, devrait également être examinée sans recourir à des discours simplistes. Il est vrai que n’importe quel gouvernement russe, et pas seulement celui de Poutine, aurait difficilement pu se réjouir de l’élargissement de l’OTAN, d’autant plus que les chances de la Russie d’adhérer à l’OTAN ont toujours été proches de zéro. Néanmoins, il convient de prendre en compte à la fois les déclarations publiques et les évolutions réelles sur le terrain. En ce qui concerne les déclarations publiques, l’OTAN n’a déclaré la Russie comme adversaire qu’en avril 2014, après l’annexion de la Crimée. Quant aux évolutions sur le terrain, l’OTAN n’a déployé de manière permanente des troupes dans ses nouveaux États membres de l’Est qu’en 2017 — là encore, seulement après l’agression de la Russie contre l’Ukraine. De plus, ces nouvelles troupes ne comptaient que 4 500 soldats. Et alors même que l’OTAN s’étendait vers l’est, les États-Unis retiraient progressivement leurs troupes d’Europe et les armées européennes voyaient leurs effectifs diminuer. Depuis que la Russie a lancé son programme de réarmement à la fin des années 2000, l’équilibre militaire conventionnel s’est en réalité amélioré en faveur de la Russie, malgré l’expansion de l’OTAN vers l’est. Ce n’est qu’après l’invasion de l’Ukraine par Poutine en 2022 que cette tendance s’est inversée, mais on ne peut guère en tenir l’OTAN pour responsable.iii
En bref, l’évolution des relations américano-russes ne peut à elle seule expliquer les politiques impérialistes de la Russie. Pour le Kremlin, cependant, elles s’inscrivent désormais dans une construction idéologique spécifique, selon laquelle l’hostilité occidentale de longue date envers la Russie a refait surface dans la détermination américaine (ou « anglo-saxonne ») à écraser et démanteler la Russie en utilisant l’Ukraine comme bélier. Comme le formule avec justesse Vladislav Zubok, « les mythes russes ne sont pas seulement un ensemble de mensonges et de tromperies. Un mythe est une synthèse puissante d’événements réels, bien que biaisée. Les mythes de Poutine, comme tous les mythes, contiennent des grains de vérité enveloppés dans des interprétations délibérées et des prophéties auto-réalisatrices ». La clé de l’énigme de l’impérialisme russe, en particulier après 2014,réside dans les rouages internes du mythe, bien que les développements concrets jouent certainement un rôle lorsqu’ils interagissent avec la mythologie du Kremlin.
Stabilité et changement
Dans sa puissante analyse des causes de la Première Guerre mondiale, Christopher Clark a écrit à propos de la décision de l’Autriche de lancer un ultimatum à la Serbie le 23 juillet 1914 :« Les décisions de ce type peuvent revêtir une dimension existentielle, en ce qu’elles promettent de réinventer l’entité décisionnaire, de la façonner en quelque chose qu’elle n’était pas auparavant ». De même, la décision fatidique de Poutine d’envahir l’Ukraine le 24 février 2022 a refondé la Russie.
Trois ans après le début de la guerre, l’économie russe fonctionne en temps de guerre : les dépenses militaires en 2024 sont estimées à 149 milliards de dollars, soit 7,1 % du PIB. Contre toute attente, le découplage économique de la Russie par rapport à l’Occident s’est avéré possible. Alors que les échanges commerciaux avec l’UE et les États-Unis se sont effondrés, ceux avec la Chine, l’Inde et d’autres grandes économies en développement ont explosé. Le taux de chômage est au plus bas de l’histoire de la Russie post-soviétique ; en effet, on observe des pénuries généralisées de main-d’œuvre qui exercent une pression à la hausse sur les salaires. Dans le même temps, toutes les formes imaginables de dissidence sont désormais criminalisées,et l’appareil répressif du régime fonctionne avec une régularité implacable, infligeant des amendes et des peines d’emprisonnement pour des délits tels que le fait d’arracher des affiches de propagande ou de critiquer la guerre lors de conversations privées dénoncées à la police. De plus, l’idéologie du nationalisme impérialiste russe s’appuie sur un programme extrêmement conservateur, qui inclut l’interdiction totale de tout traitement visant à affirmer une identité de genre, quel qu'il soit, ainsi que de toute mention publique des préoccupations LGBTQ. Bien qu’elles ne soient pas tout à fait nouvelles, toutes ces tendances ne se sont concrétisées qu’après le 24 février 2022.
Les évolutions observées en Russie laissent entrevoir quelque chose de durable — non pas simplement une situation d’urgence liée à la guerre, mais les fondements d’un nouveau système politique, d’une nouvelle économie et d’une nouvelle société.Au fil du temps, ces changements ont acquis leur propre dynamique et pourraient finir par devenir irréversibles. Plus les oligarques s’habituent à mener une vie somptueuse à Dubaï plutôt qu’à Londres et à commercer avec l’Asie plutôt qu’avec l’Europe,moins ils sont incités à chercher à renverser les politiques anti-occidentales du Kremlin. Et tandis que les citoyens ordinaires n’ont pas encore pleinement intériorisé l’idéologie impérialiste du Kremlin, les bases sont en train d’être jetées pour endoctriner une nouvelle génération de jeunes Russes par le biais de changements radicaux dans le système éducatif. Des centaines de milliers de personnes parmi les plus engagées politiquement et les plus opposées au régime ont quitté le pays ;elles ne constituent plus un problème pour le régime. Quant aux membres de l’opposition qui ne sont pas partis, ils sont impuissants face au vaste appareil répressif du régime.
Et pourtant, des signes d’instabilité se cachent sous la surface. L’économie souffre d’une inflation persistante. Seuls les secteurs liés à la guerre affichent une croissance ; les industries civiles stagnent ou sont en déclin. Les dépenses militaires, au moins trois fois supérieures au niveau d’avant-guerre, pèsent énormément sur les finances publiques. La révolte d’Evgueni Prigojine en juin 2023 a également révélé la fragilité du modèle de gouvernance de l’ombre de Poutine : loin d’être un monolithe parfait, le système étatique russe est sillonné de loyautés d’entreprise, régionales et personnelles.Dans un contexte de fortes turbulences politiques ou économiques,des fissures ne manqueront pas d’apparaître. Nous ne souhaitons pas spéculer sur l’avenir de la Russie, mais nous ne pensons pas non plus qu’il soit prédéterminé.
L’impérialisme et l’opinion publique russe
De 2022 à 2024, le Laboratoire de sociologie publique — un collectif de recherche dont fait partie l’un des auteurs de cet ouvrage — a recueilli des centaines d’entretiens auprès de Russes ordinaires afin de reconstituer l’attitude de la société russe face à la guerre. À propos des « nouveaux territoires » de la Russie — c’est-à-dire les parties occupées de l’Ukraine annexées par la Russie —, l’une des personnes interrogées a souligné : « Je ne suis pas citoyen de ces territoires, je ne peux pas les considérer comme mon peuple — ils ne le sont pas. Ce ne sont pas mes proches, ce n’est pas mon sang, ce n’est pas mon peuple ». Interrogé sur la conscription, un autre participant a répondu : « Alors ils [la population des “républiques populaires” du Donbass] viendront ici et je vais aller me battre à leur place ? Je n’en ai pas besoin ». Et une infirmière d’une petite ville de l’Oural a déclaré : « Les Ukrainiens sont un peuple à part. Pour quoi nous battons-nous ? ».
Ces résultats montrent clairement que le Kremlin a largement devancé la majorité de la société russe dans sa radicalisation impérialiste et nationaliste. L’idée, exprimée dans l’article de Poutine de 2021, selon laquelle les Russes et les Ukrainiens forment « un seul peuple », n’est toujours pas largement répandue dans la société russe, et les « nouveaux territoires » — à l’exception de la Crimée — ne sont pas considérés par la plupart comme faisant partie de la Russie. Bien sûr, des opinions résolument nationalistes et impérialistes sont également présentes. Pour l’une des personnes interrogées, la guerre revenait à « mettre de l’ordre dans notre province rebelle, qui,pour une raison quelconque, se prend pour un État à part entière». Toutefois, ces opinions sont minoritaires. La majorité des Russes se montrent cyniques face à la rhétorique officielle du Kremlin et considèrent souvent la guerre comme un conflit géopolitique dans lequel aucune des deux parties ne peut revendiquer la supériorité morale. Cette logique n’exclut toutefois pas une acceptation passive de la guerre, que beaucoup en sont venus à considérer comme inévitable. De plus, une partie importante de la population soutient la guerre indépendamment des motivations de la Russie. L’une des personnes interrogées a résumé cette position ainsi : « C’est bizarre d’être de l’autre côté[pro-ukrainien]. Eh bien, parce qu’on est de ce côté-ci. C’est là que nos proches meurent ».
À court terme, le Kremlin a accepté le cynisme et la passivité du peuple russe. En réalité, ce sont précisément ces facteurs qui ont aidé Poutine à renforcer son emprise sur la Russie au départ.Le régime de Poutine gouverne par le biais d’incitations matérielles, telles que des rémunérations élevées pour ceux qui s’engagent dans l’armée et des sanctions sévères en cas de dissidence. À plus long terme, cependant, le projet du Kremlin pour la Russie — tout comme son projet pour l’Ukraine — est profondément idéologique. Poutine considère désormais que sa mission consiste à « rééduquer » le peuple russe selon des principes conservateurs et nationalistes — en substance, à créer une nouvelle société. La vaste machine de l’État russe est progressivement réorientée pour atteindre cet objectif.
L’opposition à l’impérialisme existe en Russie et s’est traduite par des actions allant de la réalisation de graffitis anti-guerre à l’incendie de bureaux de conscription. Jusqu’à présent, cependant, l’État s’est montré très efficace pour la désorganiser, l’isoler et l’écraser. Les groupes d’opposition organisés se sont pour la plupart exilés à l’étranger et sont tous en proie à une crise profonde. On ne peut qu’espérer que cette crise au sein de l’opposition sera source de transformation et ne marquera pas son chant du cygne.
Implications mondiales
La résurgence de l’impérialisme russe redessine la carte géopolitique et géoéconomique mondiale. Avec sa première attaque contre l’Ukraine en 2014, le Kremlin a inversé le processus de démilitarisation de l’Europe engagé après 1989. Après des années de déclin, les dépenses militaires des membres européens de l’OTAN sont passées de 235 milliards de dollars en 2014 à 380 milliards de dollars en 2024, atteignant enfin l’objectif de 2 % du PIB réclamé depuis longtemps par les États-Unis. Au cours de la même période, les effectifs militaires du bloc européen de l’OTAN sont passés de 1,8 million à 2 millions. De plus, l’Allemagne a accepté en 2024 le déploiement sur son territoire de missiles américains non nucléaires à longue portée, et d’autres pays européens tels que la France, l’Italie, le Danemark, les Pays-Bas,la Finlande et la Pologne prévoient d’acquérir ou de développer leurs propres capacités de frappe en profondeur. Le système de missiles américain le plus avancé qui sera déployé en Allemagne,l’arme hypersonique à longue portée (LRHW), a une portée de plus de trois mille kilomètres et peut frapper non seulement Moscou, mais aussi la majeure partie de la Russie européenne. L’OTAN développe également de nouveaux couloirs terrestres pour acheminer rapidement trois cent mille soldats vers son flanc oriental en cas de conflit militaire avec la Russie. En résumé, d’un point de vue géostratégique, la nouvelle guerre froide entre la Russie et l’Occident bat son plein. La différence évidente par rapport à la situation d’avant 1989 est que la Russie et ses alliés (à savoir la Biélorussie, l’Érythrée, la Corée du Nord et —avant la chute d’Assad — la Syrie) ne représentent que 3,5 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat, contre 10,5 % pour le bloc soviétique. De plus, l’OTAN se trouve désormais aux portes de la Russie, en Finlande, en Suède et dans les pays baltes.
Et puis il y a la question de la Chine. Certains observateurs,dont le président français Emmanuel Macron, ont qualifié la Russie d’« État vassal » de la Chine. Nous doutons de cette affirmation. Les options de la Russie en matière de commerce extérieur étant désormais sévèrement limitées, la Chine a certes l’avantage dans certaines négociations — par exemple,concernant le gazoduc « Power of Siberia iv». Cependant, la relation globale entre la Chine et la Russie est une relation de dépendance mutuelle, et non de contrôle et de soumission. Pour la Chine, qui entretient elle-même un conflit latent avec l’Occident, laisser la Russie sombrer reviendrait à affronter seule le bloc politique et économique le plus puissant du monde. Ne serait-ce que pour cette raison, un minimum de soutien économique et diplomatique au Kremlin est pratiquement garanti. Dans le même temps, se rapprocher trop de la Russie — par exemple en concluant une alliance militaire formelle avec elle — ne ferait qu’exacerber son propre conflit avec les États-Unis, que la Chine préfère gérer avec prudence plutôt que de le faire dégénérer de manière imprudente. Ces calculs déterminent la politique de la Chine à l’égard de la Russie, qui comprend, d’une part, une coopération économique intensive et la déclaration de soutien de Xi Jinping à Poutine à la suite des élections présidentielles russes de 2024, et, d’autre part, un respect partiel des sanctions occidentales contre la Russie, notamment dans le domaine financier,ainsi que le refus de tout engagement en matière d’alliance militaire. La grande question qui se pose ici, et qui n’est pas abordée dans cet ouvrage, est celle de la probabilité d’un conflit plus large — voire d’une escalade militaire — entre la Chine et les États-Unis. Des facteurs structurels, tels que le choc entre deux puissants centres d’accumulation de capital, rendent-ils un tel scénario inévitable ? Ou bien sa possibilité dépend-elle de l’action d’acteurs spécifiques ? Ce qui est clair, c’est que l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 est un facteur lié à l’action humaine qui exerce une pression supplémentaire sur les relations sino-américaines.
Au-delà de la modification des positions stratégiques des puissances mondiales, l’invasion de l’Ukraine par la Russie a mis en lumière plusieurs réalités géoéconomiques. Premièrement, les sanctions occidentales, notamment le gel d’environ 300 milliards de dollars de réserves de la banque centrale russe, ont démontré à quel point les relations économiques pouvaient être utilisées comme une arme dans le contexte d’une économie moderne et mondialisée. Deuxièmement, la réaction de la Russie a montré qu’un grand exportateur de matières premières peut, en réalité,survivre à un découplage rapide de l’Occident en réorientant ses échanges vers des pays non occidentaux et en s’engageant dans une mobilisation économique de type capitaliste d’État classique. Ces deux faits ont certainement été relevés par d’autres grandes économies semi-périphériques. Gita Gopinath, première directrice générale adjointe du FMI, a récemment affirmé que « les flux commerciaux et d’investissement sont réorientés selon des lignes géopolitiques ». L’invasion de l’Ukraine par la Russie a contribué à ce processus à la fois directement et en montrant aux autres pays ce qui était possible.
L’attaque contre l’Ukraine a non seulement coûté la vie à des centaines de milliers de personnes, semant le chaos et la dévastation, mais elle a également encouragé une spirale de militarisation et la « blocisation » du système international.Bien sûr, le Kremlin n’aurait pas pu à lui seul parvenir à untel résultat — celui-ci est le fruit à la fois de facteurs structurels et de décisions conjoncturelles prises par d’autres gouvernements. Néanmoins, la contribution de la Russie à cet état de fait est réelle et substantielle. La concurrence intense entre des impérialismes rivaux est désormais un fait indéniable qui exige à la fois une réflexion académique et une réponse concrètede la part des mouvements progressistes et internationalistes.
Notre position intellectuelle et politique
Nous avons écrit cet ouvrage en tant que chercheurs et militants internationalistes anti-guerre. Les questions que nous posons —Quelle est la nature de l’impérialisme russe moderne ? Quelles en sont les forces motrices ? — sont certes liées aux débats académiques en relations internationales et en études russes. Mais elles sont également hautement politiques. Notre intérêt pour ces questions découle non seulement de leur place dans le débat scientifique, mais aussi de leur pertinence pour notre engagement politique personnel. C’est précisément parce que nous sommes politiquement investis dans ces questions que nous souhaitons approfondir notre compréhension de l’impérialisme russe par le biais de recherches empiriques et de réflexions théoriques. Nous avons certes des parti pris politiques, mais nous nous efforçons de séparer l’observation objective du jugement subjectif,conformément à la maxime de Weber. Lors des recherches menées pour cet ouvrage, nous n’avions aucune réponse toute faite. Nous avons suivi la voie que nous indiquaient la théorie et les données empiriques. Dans le même temps, nous pensons que nos convictions politiques ont affiné notre jugement académique.
Dans cet ouvrage, nous nous concentrons sur les évolutions politiques, économiques, sociales et idéologiques de la Russie. Ce n’est pas parce que nous considérons que les évolutions dans d’autres pays sont insignifiantes. Au contraire, l’accent que nous mettons sur la Russie est directement lié à notre conception de l’impérialisme russe comme un phénomène ayant ses propres causes internes, plutôt que comme une simple réponse aux actions d’autres États et aux changements du système international, comme le voudrait Mearsheimer. Par ailleurs, lorsque nous abordons la Russie, nous veillons tout particulièrement à intégrer des sources ukrainiennes, car nous estimons qu’elles offrent une perspective épistémique privilégiée sur l’impérialisme russe. Comme pour les autres éléments de notre approche, notre objectif est de parvenir à une meilleure analyse et à une meilleure compréhension du sujet que nous avons choisi.
i Sauf indication contraire, toutes les traductions sont de notre fait.
ii Cela fait écho à la notion de Weber selon laquelle l’impérialisme reflète la quête de « la gloire du pouvoir sur d’autres communautés », caractéristique des élites politiques (seigneurs féodaux, officiers modernes et bureaucrates) (Weber 1978, 911). En même temps, contrairement à Schumpeter, Weber n’adhérait pas à la thèse du doux commerce : il n’opposait pas le développement capitaliste à l’expansion impérialiste.
iii Cette analyse ne se veut pas un commentaire sur l’OTAN en tant que telle, mais uniquement une caractérisation de la politique de l’OTAN à l’égard de la Russie. Par exemple, l’affirmation répétée de l’OTAN selon laquelle elle serait une « alliance défensive » est discutable, compte tenu de ses opérations offensives dans les États de l’ex-Yougoslavie, en Afghanistan et en Libye. Mais la posture stratégique de l’OTAN après 1991 ne constituait pas une menace pour la Russie. Comme le souligne le rapport de la RAND sur le théâtre européen de l’OTAN, « les forces armées de l’OTAN se sont réorganisées pour se concentrer sur des opérations de stabilisation et sur des forces allégées pouvant être plus facilement déployées hors de leur zone de responsabilité, vers des lieux tels que l’Afghanistan ». En d’autres termes, l’OTAN s’est détournée de l’hypothèse d’une guerre conventionnelle avec la Russie.
iv Ces questions sont abordées par une multitude de sources et font l’objet de discussions tout au long de cet ouvrage. L’analyse la plus complète des relations russo-ukrainiennes dans la période post-soviétique se trouve dans D’Anieri 2019.




