Les causes et les enjeux de la guerre d’agression russe - Entretien avec Denys Gorbach
Les liens de solidarité tissés au cours de ces quatre ans sont surtout importants pour les syndicats et la gauche ukrainienne.

Source: une interview de Denys Gorbach par Stefanie Prezioso, publiée par le site Marx-21, le 24 février 2026
Stéfanie Prezioso s’est entretenue avec Denys Gorbach, chercheur à l’Université de Lund et membre de la rédaction du site de gauche ukrainien Spilne/Commons, actif dans le Réseau Européen de Solidarité avec l'Ukraine depuis sa fondation en 2022.
— S.P. : Nous sommes au début de la cinquième année de la guerre d’agression massive de la Russie de Poutine contre l’Ukraine, et l’on entend toujours les explications les plus diverses — et souvent très mal informées — sur les raisons de cette agression. Peux-tu replacer ce conflit dans le contexte plus large de l’histoire des relations entre l’impérialisme russe et la nation ukrainienne ?
— D.G. : Les relations de la Russie avec l’Ukraine ont toujours été marquées par des rapports de force asymétriques : depuis la création des deux États séparés, en 1991, les dirigeants russes ont toujours souligné la place centrale que la Russie occupe dans l’espace qu’ils ont baptisé leur « étranger proche », une sorte de zone d’intérêts stratégiques russes coextensive avec l’ancienne URSS. Le principe des rapports de force inégaux a été assumé par les élites ukrainiennes, conscientes de l’impossibilité de rompre tous les liens économiques, mais aussi culturels, entre les deux pays. Il est vrai que jusqu’en 2022 les sociétés ukrainienne et russe ont été extrêmement proches au niveau des connexions familiales, de l’espace culturel et linguistique partagé.
Les liens économiques, eux, se sont mis à se démêler plus tôt que ça : à partir des années 2000, l’Ukraine s’est incrustée dans les marchés mondiaux en tant que fournisseuse d’acier, d’engrais, de céréales et de cultures oléagineuses, en totale autonomie par rapport à la Russie. Ce sont même devenus deux pays concurrents sur les mêmes marchés. En même temps, la complémentarité économique a été préservée dans les secteurs plus technologiques, tels que l’aéronautique ou le génie énergétique.
— S.P : Comment perçois-tu l’évolution des priorités économiques et politiques des classes dominantes russes et ukrainiennes après la séparation des deux pays ?
— D.G.: La stratégie de la bourgeoisie russe, constituée autour de la privatisation précoce de l’industrie, consistait à s’emparer des actifs ukrainiens afin d’en finir avec la concurrence et de restaurer les chaînes d’approvisionnement soviétiques, cette fois-ci dans une logique purement capitaliste. Les dirigeants ukrainiens, eux, comptaient plutôt développer une bourgeoisie nationale qui gérerait les richesses économiques du pays de manière autonome – telle était la logique de la privatisation de l’industrie sous le président Koutchma (1994-2005). Il a d’ailleurs mené la politique étrangère de « vecteurs multiples », tentant de se rapprocher de l’OTAN et de l’UE tout en gardant les liens avec la Russie.

En 2004, la Révolution orange a installé un gouvernement plus hostile à la Russie (toutefois, n’exagérons rien : plus tard, le président Iouchtchenko (2005-2010) racontera comment il avait l’habitude de « rendre des comptes » à Poutine pendant les sommets). Le gouvernement russe perçoit cela comme un complot états-unien et riposte avec l’arme énergétique : en 2005, les relations des deux pays sont avant tout marquées par la dépendance ukrainienne du gaz russe, dont le prix n’a cessé de grimper afin d’exiger des concessions géopolitiques.

— S.P : Depuis, les tensions n’ont cessé de croître…
— D.G.: Oui, à ce chantage énergétique se sont ajoutées des guerres commerciales interminables destinées à faire rentrer l’Ukraine dans l’espace économique dominé par la Russie et l’empêcher de se rapprocher de l’UE. Faute de soutien de la part de Bruxelles, le président Ianoukovytch (2010-2014) a fini par céder à la pression et refusé de signer le traité d’association avec l’UE qu’il avait tant vanté auparavant. Cela a provoqué des manifestations, des affrontements de plus en plus violents et finalement sa chute, en 2014.

Poutine a décidé alors de profiter du chaos et de lancer une opération militaire pour annexer la Crimée – un développement aussi inouï et inattendu que l’invasion à grande échelle qui arrivera huit ans plus tard. Après la Crimée, les forces russes ont appuyé les manifestations dans d’autres régions, les transformant en guerre séparatiste au Donbass.
Depuis ce moment-là, les relations sont devenues ouvertement hostiles ; pour la première fois, l’idée de rejoindre l’OTAN est devenue populaire dans les sondages, tandis que l’attitude envers la Russie se refroidissait progressivement. Toutefois, il a fallu attendre l’invasion de 2022 pour que ces tendances deviennent dominantes au sein de la population ukrainienne. Personne, surtout parmi les Ukrainien·nes qu’on pourrait qualifier de « pro-russes », ne s’attendait à cette nouvelle guerre.

— S.P. : Comment réponds-tu aux secteurs de la gauche qui, sans nier que la Russie a pris l’initiative de cette guerre, prétend qu’elle n’a fait que répondre à une pression croissante de l’OTAN sur son flanc occidental ?
D.G. : Si le Kremlin avait une telle peur des avancées de l’OTAN, pourquoi a-t-il précipité l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’Alliance atlantique, qui a ainsi doublé la longueur de sa frontière avec la Fédération de Russie. Les gens qui pensent que l’Ukraine subissait des pressions pour adhérer à l’OTAN se trompent. L’Ukraine n’avait aucune chance de rejoindre l’OTAN, ce qui était apparu très clairement à tout le monde depuis le sommet de Bucarest (2008), mais surtout après l’annexion de la Crimée et le déclenchement de la guerre au Donbass (2014). En revanche, rien ne laissait prévoir l’adhésion aussi rapide de deux pays scandinaves à l’OTAN, qui a été provoquée par l’agression russe en Ukraine.
En réalité, ce qui importe le plus au Kremlin, c’est son expansion en Ukraine, quoi qu’il en coûte, quitte à ravager ce pays et à raviver l’OTAN qui a retrouvé sa raison d’être et sa popularité en Europe de l’Est grâce à cette guerre.
— S.P. : En Europe occidentale, peu de gens comprennent ce qu’est l’Ukraine en tant qu’entité nationale. On a entendu — et l’on continue d’entendre — que les Ukrainien·nes « russophones » seraient pro-russes, ou encore que la partie orientale de l’Ukraine serait « historiquement » russe… Peux-tu expliquer ce qu’il en est en réalité ?
— D.G. : C’est une question étonnante. Il suffit de penser à la Suisse ! Les Ukrainien·nes russophones parlent russe, comme le terme l’indique, mais au-delà de ça, ils-elles sont libres de choisir leurs sympathies politiques et autres. Dans ma région natale, en Ukraine orientale, tout le monde a parlé russe depuis longtemps et les partis nationalistes ukrainiens n’y ont jamais été populaires. L’alignement culturel a été fait sur la Russie plutôt que sur la Pologne, par exemple. Beaucoup de gens ont des proches en Russie. Qui plus est, entre 2006 et 2014 la majorité a voté pour un parti dont l’idéologie se centrait sur la protection de la langue russe et de l’Église orthodoxe, subordonnée au patriarche de Moscou, sur la version soviétique de la mémoire historique de la Seconde guerre mondiale, ainsi que sur la préservation des liens d’amitié avec la Russie.
Tout cela n’empêche pas que la plupart se perçoivent politiquement comme Ukrainien·nes et que cette identité n’a cessé de croître depuis le début de l’indépendance ukrainienne. Aujourd’hui, l’armée ukrainienne est sans doute à moitié russophone, tout comme de nombreux·ses bénévoles qui soutiennent l’effort de guerre. Le russe est d’ailleurs une langue tout à fait répandue parmi l’extrême droite ukrainienne.

En faisant ma nouvelle enquête de terrain en Belgique, j’ai été frappé par la distance culturelle et sociale entre les communautés francophone et néerlandophone : rien de tel n’a jamais existé en Ukraine, même à l’aube de l’indépendance, quand l’Ukraine de l’Ouest (plutôt que celle, russophone, de l’Est) était perçue comme une région à part.
Dans le pays de mon enfance et de ma jeunesse, tout le monde parlait (au moins comprenait parfaitement) les deux langues. Par politesse, on passait à la langue de son interlocuteur, mais il n’était pas rare qu’une conversation se déroule en deux langues. Les références culturelles, politiques, sportives et autres étaient partagées partout. La diversité linguistique et culturelle de l’Ukraine est une richesse, aujourd’hui menacée par Poutine (qui s’est mis à exterminer avant tout les Ukrainien·nes russophones qu’il prétend pourtant protéger), mais aussi par les élites culturelles ukrainiennes. Après un moment de forte unité nationale, en 2022, ces dernières ont initié des lois discriminatoires et favorisé la haine envers les Ukrainien·nes qui sortent du cadre de l’imaginaire nationaliste. A mon avis, il ne faudrait pas apporter de l’eau à leur moulin en désignant de « faux » Ukrainien·nes.
— S.P. : Quels effets ont eu ces quatre années de guerre à grande échelle sur la cohésion nationale de l’Ukraine ? Peut-on évaluer dans quelle mesure le renforcement du sentiment national a permis jusqu’ici de compenser l’épuisement lié à une guerre asymétrique extrêmement meurtrière ?
— D.G. : En 2022, j’avais l’espoir que le sursaut patriotique des premières semaines et mois pourrait se consolider en cohésion nationale plus forte qu’auparavant, mais l’échec de la contre-offensive, en 2023, et le passage à la mobilisation militaire forcée ont malheureusement contribué à miner cet élan. La société reste très mobilisée face à l’urgence qui est devenue la nouvelle norme, et cette mobilisation sociétale aide grandement à tenir, mais l’État n’a pas réussi à pérenniser la réaction initiale à l’invasion.
Au lieu de cette solidarité instinctive, de nouveaux clivages émergent : les militaires contre les civils, les volontaires contre les réfractaires, les ultra-patriotes contre les moins patriotes, les personnes déplacées contre les autochtones, les réfugié·es partis à l’étranger contre celles et ceux qui sont resté·es, et ainsi de suite. Évidemment que cela ne fait qu’aggraver l’épuisement accumulé pendant ces quatre ans.
— S.P. : Dans quelle mesure la politique antisociale du gouvernement Zelensky affaiblit-elle la résistance du peuple ukrainien ? Ton étude souligne la coexistence chez les travailleurs industriels ukrainiens d’un désir de changement social radical et d’une défiance envers toute participation politique. Comment cette contradiction se manifeste-t-elle dans les mobilisations populaires et dans les réactions face à la guerre depuis 2022 ?
— D.G. : En effet, le sursaut de politiques néolibérales de Zelensky depuis le début de l’invasion n’arrange rien. Suite aux lois qui ont libéralisé le droit de travail en 2022, suite aux projets de « reconstruction » totalement néolibéraux promus par les dirigeants, un nouveau projet de Code de travail est actuellement sur le point d’être passé par le parlement. Toujours est-il que ces initiatives sont souvent moins bien connues du grand public, non pas parce qu’elles sont cachées, mais simplement moins intéressantes que tout ce qui concerne la corruption.

La contradiction dont je parle dans ma recherche consiste à chercher passionnément les preuves de la corruption et du pouvoir total des oligarques au lieu de combattre des mesures concrètes qui peuvent concerner d’autres sujets : cela permet de confirmer la conviction que toute politique est pourrie et que seulement une intervention quasi surnaturelle pourrait renverser cet ordre injuste en faveur des classes populaires. Cela explique partiellement pourquoi on a vu, par exemple, de grandes manifestations contre les affaires de corruption au sein de l’administration de Zelensky, mais beaucoup moins d’intérêt pour le nouveau Code de travail.
— S.P. : Quels sont, selon toi, les conditions minimales d’un accord de cessez-le-feu acceptable avec la Russie de Poutine, sans lesquelles il risquerait de favoriser à terme une nouvelle offensive du Kremlin ?
— D.G.: Je n’ai pas la réponse à cette question. Comme tout le monde, je suis conscient du dilemme et je ne vois pas d’issue facile. Toutes les configurations de cessez-le-feu dont on parle actuellement ont le potentiel de renforcer Poutine, de démobiliser les Occidentaux et ainsi de permettre une nouvelle offensive russe face à laquelle l’Ukraine sera plus démunie. Mais il est aussi vrai que la société ukrainienne ne peut pas tenir indéfiniment dans les conditions actuelles. Elle aussi a besoin d’un répit, sans quoi le pire risque de se produire. Il me semble qu’il est impératif de mettre fin aux hostilités d’une façon ou d’une autre mais je ne connais pas la réponse précise à ta question.
— S.P. : Quel rôle la solidarité internationale de gauche, en particulier celle d’organisations comme le Réseau de solidarité avec l’Ukraine (RESU/ENSU), a-t-elle joué et continue-t-elle à jouer pour la population ukrainienne et pour le soutien à l’auto-organisation populaire, aux syndicats et aux forces de gauche dans le pays ?
— D.G. : Les liens de solidarité tissés au cours de ces quatre ans sont surtout importants pour les syndicats et la gauche ukrainienne. Les militant·es ont pu recevoir la preuve vivante qu’ils et elles ne sont pas seul·es, mais disposent d’un soutien international et que ce soutien peut s’articuler avec leurs luttes politiques – contrairement à la propagande qui présente la lutte contre l’agression comme une cause politique de droite. Qui plus est, au cours de ces rencontres, les militant·es des différents pays ont pu également échanger sur leurs pratiques politiques et in finebâtir un mouvement politiquement cohérent et vraiment international.

* Denys Gorbach est chercheur à l’université de Lund et membre de rédaction du site Spilne/Commons. Il a milité au sein de la gauche ukrainienne depuis 2008. En 2025, il a écrit une monographie sur la politisation de la classe ouvrière en Ukraine.






