Analyses

Les quatre mythes antifascistes de Poutine. Mythe n° 1 — « La Russie combat les néonazis en Ukraine »

L’activiste politique russe Anastasia Spartak démonte les quatre mythes à travers lesquels la Russie utilise des éléments de l’antifascisme

Comment concrètement l'antifascisme est-il aujourd'hui utilisé pour justifier la guerre et discréditer les adversaires de la Russie
Oct 21, 2026

Une publication de la Fondation Rosa Luxemburg

Le 24 février 2022, Poutine a déclaré que l’objectif officiel de la guerre serait la « démilitarisation et la dénazification de l’Ukraine ». Le même jour son porte-parole Dmitri Peskov, précisait que « dans l’idéal, l’Ukraine devrait être libérée, débarrassée des nazis, des sympathisants nazis et de leur idéologie ». Les médias russes qualifient les soldats russes d’antifascistes et les Ukrainiens de nazis, établissant un parallèle avec les événements du front est de la Seconde Guerre mondiale (1941–1945), connue en Russie sous le nom de Grande Guerre patriotique. « Comme en 1945, la victoire sera nôtre », a écrit Poutine le 9 mai 2022. Les soldats russes en Ukraine utilisent des symboles soviétiques. Ils portent des insignes représentant le marteau et la faucille, placent des drapeaux rouges sur les chars, reconstruisent les monuments à Lénine détruits dans les villes ukrainiennes occupées et arborent sur les bâtiments administratifs ukrainiens l’étendard de la Victoire — une copie de celui hissé sur le Reichstag le 1er mai 1945 — pour annoncer la conquête d’un territoire.

Ce texte de l’activiste politique russe Anastasia Spartak démonte les quatre mythes à travers lesquels la Russie utilise des éléments de l’antifascisme pour justifier sa guerre contre l’Ukraine.

Mythe n° 1 — « La Russie combat les néonazis en Ukraine »
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Ce qu’en dit Poutine : « Nous avons tout à fait raison d’affirmer que nous combattons les néonazis; nous avons toutes les raisons de qualifier de néonazi l’actuel régime ukrainien».
En réalité : Poutine instrumentalise l’existence de groupes d’extrême droite pour justifier la guerre en Ukraine.
Explication du mythe : La lutte contre les néonazis, dans le cadre de la soi-disant «dénazification», est l’un des objectifs déclarés de l’invasion russe de l’Ukraine. Par la suite Poutine en a indiqué d’autres, parmi lesquels la « défense [...] contre ces menaces qui tentent de s’implanter sur nos territoires historiques ». Matthias Warnig, directeur du consortium Nord Stream 2 AG, chargé de la construction du gazoduc reliant la Russie à l’Allemagne, a raconté avoir demandé à Poutine quel était le but de la guerre. Au cours d’une conversation privée, le président lui aurait répondu qu’il s’agissait d’un secret d’État.
Par conséquent, même pour les Russes eux-mêmes, le véritable objectif de la guerre reste un mystère.
Le terme « dénazification » n’a jamais été largement utilisé en Russie. Il était employé par les chercheurs dans la littérature historique consacrée à l’Allemagne d’après-guerre. En mai 2022, le média de l’opposition russe Proekt a rapporté que les Russes ne comprenaient tout simplement pas la signification du mot « dénazification ». Selon le journal, c’est pour cette raison que les autorités en avaient considérablement réduit l’utilisation à la télévision. Cependant, s’agissant de l’un des principaux objectifs déclarés de la guerre en Ukraine, il n’était pas possible d’abandonner complètement ce terme.
Une définition du concept et une présentation concrète du plan russe pour l’Ukraine figurent dans un article du politologue russe Timofeï Sergueïtsev, publié le 3 avril 2022 sur le site de l’agence de presse officielle russe RIA Novosti sous le titre « Que doit faire la Russie avec l’Ukraine?».
L’article est paru immédiatement après que les événements sanglants dans la ville ukrainienne de Boutcha. Sergueïtsev définit le terme « dénazification » et esquisse le plan d’action de la Russie dans une Ukraine supposée proche de la défaite. Selon son interprétation, la dénazification consiste en un ensemble de mesures destinées aux masses « nazifiées », qui, d’un point de vue juridique, ne peuvent être punies directement en tant que criminels de guerre. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a déclaré que cet article constituait une preuve des projets de la Fédération de Russie visant à commettre un génocide contre les citoyens ukrainiens.
Un autre problème lexical concerne les particularités de l’usage et de la perception des mots « nazi » et « fasciste » dans l’espace post-soviétique. En raison des pertes énormes subies pendant la Grande Guerre patriotique, ces mots sont devenus, dans la perception commune, synonymes du mal absolu. Ils sont principalement utilisés comme jugement moral et éthique, comme insulte et pour désigner les nombreux ennemis de la Russie. À titre d’exemple, lors des manifestations de 2020, le président biélorusse Loukachenko a qualifié les manifestants de «fascistes», tandis que ces derniers lui ont renvoyé la même accusation.
En Russie, « le génocide des Juifs, sans parler de celui des Roms, n’occupe absolument pas une place centrale […] l’essence même des fascistes résidait et réside dans le fait qu’ils avaient envahi l’Union soviétique : cela faisait d’eux l’incarnation du mal ».
Comme l’écrit le sociologue Mischa Gabowitsch dans son article «Sur les fascistes et les nazis» : « Pour la propagande russe […] tout cela est sans importance, car, de son point de vue, ni l’antisémitisme ni les idées d’extrême droite ne constituent l’essence du « fascisme » ni du « nazisme »; aucun des deux n’est défini en termes absolus, c’est-à-dire en fonction d’un contenu politique spécifique, mais en termes relatifs, c’est-à-dire par rapport à la Russie ou aux territoires et aux groupes de population sur lesquels la Russie fait valoir des revendications. Dans ce contexte, le « fascisme » devient une formule abrégée pour désigner une hostilité réelle ou présumée, tandis que le « nazisme » désigne le refus de se soumettre ».
Les médias russes qualifient les soldats ukrainiens de « nazis » ou d’«ukronazis», mais aussi de « nationalistes », de « banderistes » ou simplement de « militants » .Cependant, le grand public russe ne comprend pas exactement ce qui se cache derrière ces mots. Ces termes peuvent être utilisés dans n’importe quel contexte, selon les besoins de l’agenda politique.
L’intérêt de la rhétorique de Poutine réside dans le fait qu’il est impossible de nier l’existence de néo-nazis en Ukraine. On ne peut pas non plus nier que certains néonazis militent au sein des Forces armées ukrainiennes, bien qu’il soit impossible en estimer le nombre. L’extrême droite constitue un problème grave non seulement pour l’Ukraine, mais pour toute l’Europe, y compris la Russie. La présence de néonazis en Russie est même admise par Poutine, comme cela sera expliqué plus en détail dans le mythe n° 3. Les problèmes liés à l’extrême-droite, doivent toutefois être résolus par la société elle-même, et non par une intervention étrangère.
Les organisations internationales n’ont pas qualifié l’Ukraine de «régime néonazi». Au début de la guerre, plus de trois cents historiens et spécialistes de la Seconde Guerre mondiale, de l’Holocauste, des génocides et du nazisme, issus de différents pays, ont signé une déclaration contre la tentative d’assimiler l’État ukrainien au régime nazi : "Nous n’idéalisons pas l’État et la société ukrainiens. Comme tout autre pays, l’Ukraine compte également des extrémistes de droite et des groupes xénophobes violents. L’Ukraine devrait par ailleurs mieux faire face aux chapitres les plus sombres de son histoire douloureuse et complexe. Toutefois, rien de tout cela ne justifie l’agression russe ni la représentation gravement déformée de l’Ukraine »

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