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“Vika ne se lève pas !” : des témoins racontent les derniers jours de Victoria Roshchyna, journaliste ukrainienne détenue et morte en Russie

Soumise aux traitements inhumains habituels de la prison n°3 de Kizel, la journaliste indépendante ukrainienne est morte en détention.

Apr 25, 2026

Source: article de Pauline Maufrais publié par Reporter Sans Frontière

22 avril 2026

Version ukrainienne de l'article.

Version russe de l'article.

Plus de 18 mois après le décès de la journaliste ukrainienne Victoria Roshchyna, survenue dans une prison en Russie, des témoins interrogés par Reporters sans frontières (RSF) apportent de nouveaux éléments sur les derniers jours qui ont précédé sa mort. Ces récits, bien que parcellaires, dessinent peu à peu un puzzle dont le Kremlin refuse encore de dévoiler l’ensemble. La communauté internationale doit obtenir du régime russe des explications sur la mort de la journaliste.

“Vika ne se lève pas !” Le matin du 19 septembre 2024 dans le centre de détention n°3 de la ville de Kizel, dans la région de Perm en Russie, à 1700 kilomètres à vol d’oiseau à l’est de l’Ukraine, Victoria Roshchyna reste allongée. Ce jour-là, la journaliste indépendante ukrainienne, détenue par les forces de l’ordre russes depuis son arrestation en août 2023 dans les territoires ukrainiens occupés, ne bouge pas. Les femmes avec qui elle partage la cellule alertent les gardiens. Ils arrivent, évacuent les autres prisonnières et ordonnent à la reporter de se lever. En vain. Plus tard, Victoria Roshchyna est emmenée, a priori toujours inconsciente, sans qu’il soit possible de savoir si elle est encore vivante ou non.

Victoria Roshchyna est-elle décédée dans sa cellule ou ailleurs dans la prison ? Les témoins qui ont vu ou entendu la journaliste dans les jours ou semaines précédant sa mort, auxquels  RSF a pu parler, l’ignorent, et les récits disponibles restent parcellaires. Mais tous confirment l’état d’extrême faiblesse de la journaliste, complétant ainsi une première enquête de RSF, publiée en 2025 en collaboration avec le média d’investigation ukrainien Slidstvo.info, sur les tortures subies par Victoria Roshchyna. Si en février 2025, soit cinq mois après sa mort, la Russie a restitué à l'Ukraine le corps de la journaliste, elle est toujours restée silencieuse sur les causes de son décès.

À bout de force lors du dernier transfert

Le 19 septembre 2024, jour de sa mort, Victoria Roshchyna est détenue à Kizel, dans la région de Perm, depuis à peine plus d’une semaine. La journaliste y a été transférée depuis la prison n°2 de Taganrog, dans le sud-ouest de la Russie. Le trajet dure quatre jours, se remémore un témoin qui a vécu ce transfert avec la journaliste, en train, puis en fourgons, pour parcourir les près de 2 000 kilomètres à vol d’oiseau entre les deux villes. Les personnes qui la croisent pendant ce parcours décrivent une femme squelettique, chancelante, le teint “jaunâtre”, rappelant les “victimes de l’Holodomor”, la grande famine de 1932-1933 ayant fait des millions de morts en Ukraine. Certains détenus partagent un peu de leur nourriture avec elle. Ils la connaissent de réputation, elle est la journaliste qui a été arrêtée pour “avoir dit la vérité” et qui ne s’alimente pas. “Elle disait ne pas vouloir manger tant que nos gars seraient torturés”, confie l’un d’eux, anonymisé pour sa sécurité.

Malgré un transfert éprouvant, RSF a pu confirmer que la journaliste était bel et bien arrivée vivante à Kizel, corroborant l’enquête de septembre 2025 du média d’investigation ukrainien Slidstvo.info, qui avait obtenu son certificat de décès établi le 19 septembre 2024 dans la région de Perm.  

“Elle n’était pas bien”

Lorsqu’elle arrive à Kizel, Victoria Roshchyna est à bout de force. La journaliste peine à tenir debout et a des pertes de connaissance. Malgré cela, dans le centre de détention n°3 de Kizel, le système carcéral russe continue de la maltraiter. Dans cet établissement pénitentiaire situé dans l’Oural, la violence est systématique : tous les prisonniers, civils et militaires ukrainiens, sont battus, notamment lors des inspections de cellule. Victoria Roshchyna n’échappe pas à la règle.

Cellules surpeuplées, humides et glaciales… Les conditions de détention sont inhumaines. Mi-septembre, les températures sont déjà basses : “On claquait des dents”, se remémore un soldat libéré. Après plus de 13 mois de captivité, la journaliste est très affaiblie en raison des sévices physiques et psychologiques. La veille de sa mort, le 18 septembre 2024, “elle n’était pas bien”, résume un autre témoin. Elle aurait demandé du thé au gardien, proposant même de payer plus tard. La réponse, moqueuse, fuse : “Tu as dû te tromper d’endroit, tu n’es pas en position de demander quoi que ce soit.” Elle se sent mal, un membre du personnel médical de la prison serait venu dans sa cellule et lui aurait fait une piqûre : “Ils lui ont donné quelque chose, probablement pour la ramener à elle”, selon un témoin, sans que plus de détails sur ce qui lui aurait été injecté ne soient connus. Le lendemain est le jour déclaré de sa mort.

L’Ukraine en quête de réponses

La Russie a restitué à l’Ukraine un corps amputé de plusieurs organes, notamment au niveau du cerveau, du larynx et des globes oculaires et avec des traces de tortures, selon l’organisation française Forbidden Stories. Kyiv peine à établir la vérité : l'état de la dépouille rend toute conclusion sur les circonstances de la mort presque impossible, a indiqué le bureau du procureur général à RSF. S’il a évoqué que la journaliste présentait de multiples blessures, il ne peut, à ce stade, confirmer leur lien direct avec le décès. Pour le Bureau du procureur ukrainien, ce cas est loin d’être isolé : la Russie a, à plusieurs reprises, rendu des corps dans un état empêchant de mener des expertises indépendantes complètes.

“Victoria Roshchyna était à bout de force. Et alors qu’elle aurait dû être libérée et soignée de toute urgence car son état de santé était critique depuis de nombreux mois, les autorités russes l’ont maintenue en détention dans des conditions inhumaines et dégradantes, allant jusqu’à décider sciemment de la transférer à des milliers de kilomètres de l’Ukraine. Le système pénitentiaire russe porte la responsabilité de sa mort.

Pauline Maufrais

Chargée de la zone Ukraine pour RSF

Le directeur de la prison n°3 de Kizel, où sont morts, en septembre 2024, Victoria Roshchyna et Yevhen Matveyev, le maire ukrainien de Dniproroudne, ville occupée du sud-est de l’Ukraine, de même que le directeur de la prison n°2 de Taganrog où la journaliste a été détenue, font l’objet d’une enquête préliminaire de la justice ukrainienne.

Les demandes de RSF adressées aux autorités russes depuis 2024 et le début de ses enquêtes sur Victoria Roshchyna sont toujours restées sans réponse. Les témoins interrogés par RSF sont anonymes pour leur sécurité.

Si vous avez des informations sur Victoria Roshchyna ou sur les autres journalistes ukrainiens tués ou détenus par la Russie, vous pouvez nous écrire de manière sécurisée à ua-investigation@rsfsecure.org

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