Culture

2006 en Ukraine, les livres brûlent — sous les bombes, les Ukrainiens écrivent, traduisent, publient et lisent pour rester libres

Les Ukrainiens et leur chaîne du livre ont résisté. Grâce à leur propre créativité et à leur farouche volonté de ne pas mourir.

Oct 9, 2026

Source: article de Cécile Deniard publié dans "L'actualité-l'univers du livre".

2 octobre 2026.

Traduction anglaise disponible.

Nous remercions Cécile Deniard de nous avoir accordé la permission de reproduire cet article.

Cécile Deniard, traductrice littéraire, s’est rendue deux semaines en Ukraine pour apporter son soutien à ses collègues au nom du Conseil européen des associations de traducteurs littéraires (CEATL). Elle y a participé au festival Book Forum de Lviv mi-septembre, puis est allée à Kyiv afin d'y rencontrer d'autres acteurs de la chaîne du livre. Leur énergie, leur créativité, mais aussi le besoin de solidarité qui s’est souvent exprimé au cours de ces entretiens, lui ont inspiré cette tribune.

En Ukraine en 2026, les livres brûlent. Littéralement.Le 1er août, huit millions d’ouvrages sont partis en fumée dans le bombardement d’un centre logistique à Kharkiv. Située à trente kilomètres de la frontière, la ville, capitale historique de l’édition, se trouve en première ligne de la guerre d’agression menée par la Russie. Tout l’été, des frappes sur ses imprimeries et entrepôts ont désorganisé la filière et l’Institut ukrainien du livre évalue à treize millions le nombre d’exemplaires détruits, soit un tiers de la production annuelle. Beaucoup de petites maisons y ont perdu tout leur stock, et les manuels scolaires ont manqué à la rentrée dans certaines régions.

Depuis 2022 et l’invasion à grande échelle, le livre n’avait bien sûr pas été épargné : l’association PEN Ukraine estime par exemple à 700 le nombre de bibliothèques détruites en tout ou partie ;elle s’emploie aussi, avec tout un éventail de partenaires, à rendre hommage aux acteurs culturels tués par la Russie.

Mais ces derniers mois, les catastrophes s’enchaînent. Le 14 juin, une frappe a incendié le toit de l’Arsenal de Kyiv, qui accueillait deux semaines plus tôt le salon international du livre (et, accessoirement, une délégation de l’Institut français). Le 16 août, le marché des livres anciens étaitravagé par un missile ; des étals de bouquinistes, il ne reste que des poutrelles noircies et des amas de cendres. Depuis des semaines, les bombardements quotidiens sur la capitale paralysent la vie sociale. Le festival Knyzhkova Kraina (« Au pays des livres »), grande fête populaire qui devait se tenir dans le parc des Expositions, a dû être reporté au printemps, de même que le festival du livre jeunesse de l’Arsenal.

À ces épreuves s’ajoutent naturellement les difficultés qui handicapent l’économie ukrainienne tout entière : pénurie de main-d’œuvre, inflation, coupures d’électricité, difficulté à se chauffer...Chacun redoute l’hiver qui arrive.

Littérature et combat pour la liberté

Dans les frappes de cet été, il n’est pas certain que l’industrie du livre ait été spécifiquement visée, mais ces tragédies renvoient douloureusement ses acteurs à la persécution dont la langue ukrainienne et ses écrivains ont été victimes pendant des siècles sous l’Empire russe, puis sous l’Union soviétique. La question du livre et de la culture n’a rien d’annexe dans la volonté du régime poutinien de nier l’autonomie de l’Ukraine, quitte à anéantir le pays.

Au xixesiècle, la littérature fut au cœur du mouvement d’affirmation d’une identité ukrainienne, avec des figures comme le poète Taras Chevtchenko ou l’écrivaine et traductrice Lessia Oukraïnka. Ces dernières années, la guerre a amené à redécouvrir les écrivains de la « Renaissance fusillée » des années 1920-1930 ou un poète comme Vassyl Stous, mort au goulag en 1985.

Et aujourd’hui, ce sont encore des écrivainsqui portent haut l’étendard de la résistance : des poètes qui écrivent dufront (Serhiy Jadan, Artur Dron) ; des philosophes et essayistes (VolodymyrYermolenko, Tetiana Ogarkova) ; ou encore Victoria Amelina, fauchée justeaprès avoir mis en lumière le journal d’occupation d’un autre écrivain,Volodymyr Vakulenko, assassiné par les Russes. Quelques noms parmi biend’autres, figures de ralliement pour tous ceux qui veulent rester libres deraconter leur(s) histoire(s), d’échanger entre eux ou avec le reste du monde et,non moins important, de s’évader. La fantasy a, comme dans beaucoup depays, le vent en poupe !

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Extraordinaire vitalité du monde du livre ukrainien

Face aux agressions répétées, la capacité de réaction des Ukrainiens est impressionnante : Les Russes bombardent nos grands entrepôts de Kharkiv ? Nous allons disperser et mutualiser de petits lieux de stockage. Notre festival ne peut se tenir au parc des Expositions ?Nous allons disséminer les rencontres dans les librairies et autres lieux culturels.

Ce ressort et cette solidarité sont d’autant plus remarquables que l’écosystème du livre est d’une grande jeunesse en Ukraine. Car si le pays possède une longue et riche histoire littéraire, et si l’indépendance votée en 1991 avait amorcé un renouveau, une véritable rupture s’est produite en 2014, avec la révolution de la Dignité, l’annexion de la Crimée par la Russie et le début de la guerre dans le Donbass. L’édition a connu un boom ;on s’est détourné des livres en russe, et les Ukrainiens ont voulu écrire, traduire, lire en ukrainien, se réapproprier leur histoire et la faire connaître.

Ils se sont alors organisés, regroupés, créant ou développant de grands médias culturels en ligne comme The Ukrainians ou Chytomo ; le festival Book Arsenal a noué des relations avec l’étranger ;et c’est seulement en 2016-2017 que l’Institut ukrainien du livre (équivalent de notre Centre national du livre) et l’Institut ukrainien (qui vise à promouvoir la langue et la culture ukrainienne à l’étranger) ont vu le jour. Bref, une grande partie des acteurs qui structurent aujourd’hui le paysage sortaient des langes lorsqu’arrivèrent le covid en 2020, puis l’invasion à grande échelle de 2022.

Les Ukrainiens et leur chaîne du livre ont résisté. Grâce à leur propre créativité et à leur farouche volonté de ne pas mourir.

Un peu aussi grâce à la solidarité de la communauté du livre et à des aides européennes comme le programme House of Europe mis en œuvre par le Goethe Institute. En 2022, la foire de Francfort, incontournable rendez-vous de l’édition mondiale, a accueilli gratuitement le stand ukrainien, et depuis lors le fort soutien de la foire et de ses partenaires institutionnels et professionnels permet à l’Ukraine d’y proposer un programme toujours plus riche et attendu. L’Ukraine veut désormais se donner les moyens d’être retenue comme invitée d’honneur en 2030 et cultive sa présence dans les réseaux internationaux grâce à sa politique publique ou des initiatives telle que la plateforme INDEX : tout en répondant aux urgences du présent, jamais les Ukrainiens ne perdent de vue l’avenir à construire.

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Une leçon de courage et de solidarité

Au Forum du livre de Lviv mi-septembre, la guerre est partout dans le paysage et dans les têtes, et pourtant le programme reste ambitieux : un partenariat renouvelé avec le Hay Festival britannique, 300 événements professionnels et grand public, 15 000 visiteurs. Intacte est aussi la joie de se retrouver et de parler littérature aux terrasses des cafés de cette ville à l’architecture austro-hongroise. On publie pour la première fois E. M. Forster en ukrainien ; on fait retraduire Heinrich Böll pour libérer son œuvre du carcan de la censure soviétique. Une librairie Sens vient d’ouvrir dans un ancien cinéma. Celle de Kyiv, la plus vaste du pays, a ouvert en février 2024 et fait figure de symbole de résilience culturelle. À quelques pas de la place de l’Indépendance, dite Maïdan, elle est devenue un véritable« tiers lieu » où l’on vient se restaurer, tenir réunion, assister à un événement, se réchauffer l’hiver. Et, oui, acheter des livres. Car le marché s’est nettement redressé après le choc de l’invasion et se maintient – envers et contre tout.

Volia, c’est le nom des prix de littérature dont le ministère ukrainien de la Culture a annoncé la création cet été.

Volia est un beau mot qui n’a pas d’équivalent en français. Traduit tantôt par volonté, tantôt par liberté, il désigne cette force vitale dans laquelle les Ukrainiens veulent se reconnaître et qui les pousse à l’action face à l’adversité.

Parce qu’être libre et le rester est un choix.

La communauté du livre ukrainienne a besoin de soutien, particulièrement de la part de nous autres Européens ; mais, dans ce domaine comme dans tant d’autres, les Ukrainiens ont beaucoup à nous apprendre.

 

© Cécile Deniard (texte et photos)

Deux photos prises sur le marché aux livres de Petrivka le 16 septembre 2026.

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