Comment un poète dissident est devenu la boussole morale de l’Ukraine
Figure des plus prolifiques de la littérature ukrainienne, l’engagement de Stus lui a coûté des années de sa vie derrière les barreaux

The Kyiv Independent
Un soir de réveillon de Noël, dans un camp de prisonniers de la république russe de Mordovie, des prisonnières politiques ukrainiennes ont bravé le froid pour se rassembler près des barbelés qui les séparaient des hommes afin de chanter des chants de Noël.
Elles s’étaient rassemblées là pour le poète Vasyl Stus, qui avait été condamné à une peine de cinq ans, de 1973 à 1978, pour « agitation et propagande antisoviétiques ». C’était justement le jour de son anniversaire.
Iryna Kalynets, poète et dissidente qui se trouvait également dans le camp, a raconté plus tard comment elles l’avaient interpellé, et quand elles l’ont enfin entendu répondre, elle sont « fait s’envoler (leurs) voix vers les étoiles » jusqu’à ce que « (leurs) gorges commencent à s’irriter contre les barbelés du gel mordant ».
Kalynets réussit à faire parvenir un message à Stus le lendemain, lui demandant s’il avait entendu leurs chants de Noël, ce à quoi il répondit avec humour qu’il avait entendu «quelque chose grincer au-delà des barbelés». Sur la deuxième page de sa réponse figurait un poème comprenant les vers suivants :
Comme à travers des vitres couvertes de rosée,à travers le cri de l’adieu, des lanternes et des barreaux,se faisait entendre, de voix fines et fluettes,un calice à facettes de fleurs et de jeunes filles.Là,l’acanthe de marbre reverdit,ses languettes sculptées murmurantun chant de Noël — comme s’il venait de derrière les icônes —portant le parfum mélancolique de la chanson.
Figure parmi les plus prolifiques de la littérature ukrainienne, l’engagement de Stus en faveur de la démocratie et des droits de l’homme lui a coûté des années de sa vie derrière les barreaux et en exil. Il a finalement péri dans un camp de prisonniers russe de la région de Perm en 1985, l’année même où le monde célébrait l’avènement de la «perestroïka», soi-disant aube de nouvelles libertés sociétales en URSS.
Stus faisait partie d’une génération d’intellectuels ukrainiens qui fut plus tard connue sous le nom collectif des «Sixtiers », du nom de la décennie durant laquelle ils furent les plus actifs, les années 1960. Ils se firent les champions d’un renouveau culturel lors du bref dégel qui suivit la mort du dirigeant soviétique Joseph Staline.
Les « Sixtiers » s’opposaient à l’idée que la langue russe devait primer sur l’ukrainien et que l’histoire et la culture ukrainiennes ne pouvaient être abordées ouvertement. Ils ont également commencé à s’interroger sur les raisons pour lesquelles tant d’intellectuels ukrainiens avaient été arrêtés, emprisonnés et exécutés lors des purges staliniennes des années 1930.
Les réponses à ces questions ont mis à nu la faille fatale du régime soviétique. C’est pour cette raison que les « Sixtiers » allaient bientôt devenir la cible des Soviétiques eux-mêmes — et ceux qui, comme Stus, refusaient de se taire, devinrent des dissidents.
L’une des manifestations les plus célèbres auxquelles Stus a participé a eu lieu le 4 septembre 1965, lors de la première à Kyiv du film de Sergueï Parajanov « Les chevaux de feu ». Adapté de la nouvelle éponyme de l’écrivain du XIXe siècle Mykhaïlo Kotsioubynsky, ce film constituait en soi une œuvre majeure. Il explorait l’univers intérieur des Ukrainiens, n’était pas doublé en russe, et ses images riches et folkloriques contrastaient fortement avec les conventions du réalisme socialiste.
Après que Parajanov eut expliqué au public à quel point il avait été difficile de réaliser ce film, le critique littéraire Ivan Dziouba saisit l’occasion de monter sur scène, de s’emparer du micro et de tirer la sonnette d’alarme face au retour de l’oppression politique, en citant les noms d’intellectuels ukrainiens récemment arrêtés. D’après des témoignages, il a ensuite appelé le public — environ 800 personnes — à se lever en signe de protestation. Une agitation a éclaté, et Stus a été l’un des rares à se lever pour manifester son soutien, tentant de rallier la foule.
Pour avoir participé à cette manifestation, Stus fut renvoyé de l’école doctorale. Ce ne fut qu’un des nombreux revers qu’il allait subir tout au long de sa vie en raison de sa position pro-ukrainienne. Pourtant, la poésie de Stus témoigne de sa compréhension lucide des dangers que la Russie fait peser sur la souveraineté de l’Ukraine, ainsi que des sacrifices exigés de ceux qui mènent le combat contre elle.
Stus rend également hommage à ceux qui ont pris part à ce combat avant lui. Dans son poème «“Continue à te battre — tu vaincras !” m’a un jour conseillé Taras », Stus ne se contente pas de citer l’un des vers célèbres de l’œuvre du poète du XIXe siècle Taras Chevtchenko : il s’adresse à lui comme à une sorte de mentor.
Chevtchenko est né serf en 1814, à une époque où une grande partie de l’Ukraine était sous le contrôle de l’Empire russe. Après avoir obtenu sa liberté en 1838, il a consacré sa vie et son art à l’identité nationale ukrainienne et aux souffrances de son peuple sous la domination russe. En raison de son engagement dans ces causes, les autorités tsaristes ont arrêté Chevtchenko et l’ont exilé dans un avant-poste militaire isolé.
«Bats-toi – et tu vaincras ! » m’a un jour conseillé Taras,au cours d’une nuit blanche,alors que mes yeux brûlaient comme des soleils, etque mon corps s’embrasait dans leur feu.Tu me conseilles encore, éveillé et en rêve,jusqu’à ce que le désespoir m’envahisse tout entier,bien que je trouve du réconfort dans l’espoir : je croirai enla lutte – même si ce jour est lointain.
L’imagerie du feu dans ces vers tirés du poème de Stus symbolise à la fois la souffrance et l’illumination. En répétant la phrase de Chevtchenko « Continue à te battre, et tu vaincras ! »à travers plusieurs strophes, Stus en fait un mantra. Le poids des responsabilités qu’il doit assumer pour lutter en faveur de la cause ukrainienne le conduit à l’épuisement, mais lui donne aussi l’énergie de persévérer, quelles que soient les épreuves auxquelles il est confronté.
Selon le traducteur et spécialiste de littérature Alessandro Achilli, l’une des idées principales de l’œuvre de Stus est que l’Ukraine est « un projet, une patrie qui doit être reconstruite».
«C’est l’une des idées qui reflètent sa profonde affinité avec Chevtchenko. Stus considérait sa propre poésie comme un élément clé de la reconstruction culturelle de l’Ukraine», a déclaré Achilli.
Sur ce chemin semé d’embûches menant à la reconstruction de l’identité nationale ukrainienne, plusieurs membres de la génération des « Sixtiers » allaient être emportés avant l’heure. Lors des funérailles de l’artiste Alla Horska en 1970, décédée dans des circonstances suspectes, Stus porta son portrait jusqu’au cimetière et n’hésita pas à qualifier sa mort pour ce qu’elle était : un meurtre.
« Aujourd’hui, c’est toi. Demain, ce sera moi », a-t-il déclaré lorsque vint son tour de prendre la parole. Le poème qu’il écrivit plus tard en mémoire d’Horska est plus qu’une simple élégie — c’est une méditation sur le destin de tout le cercle des « Sixtiers » — et, surtout, il place Stus lui-même au cœur de cette succession de décès.
Rage, ô âme. Rage, et ne pleure pas.
Dans le givre blanc repose le soleil de l’Ukraine.
Mais toi —va chercher l’ombre rouge du viorne
sur les eaux noires — cherche son ombre,
là où se tient notre petite poignée. Une minuscule pincée
qui ne convient qu’aux prières et à l’espoir.
La mort nous était prédite à tous, il y a bien longtemps,
car le sang du viorne coule tout aussi férocement,
tout aussi amer que le sang dans nos propres veines.
Dans la tempête de neige grise des lamentations
ces grappes de douleur, tombant dans les profondeurs,
se sont transformées en malheur éternel.
.
Dans ce poème,Stus affronte de front la perspective de sa propre mort, mais il n’y a rien de fataliste ni de résigné dans son attitude. Au contraire,il transforme la certitude de la mort en un cri de ralliement — un rappel que, précisément parce que la mort est inévitable, il faut se battre de toutes ses forces tant que la vie perdure.
La détermination de Stus est restée inébranlable, même face aux réalités brutales des camps de prisonniers. Son fils, Dmytro, a passé un temps considérable à éplucher les archives du KGB concernant son père — des détails désormais accessibles en ligne sur le site du Centre Stus.
Ces documents révèlent comment, dans le camp de Mordovie, Stus a défié à maintes reprises les autorités, notamment en refusant de porter son badge d’identification ou de se présenter à l’appel du matin. Il a été puni à plusieurs reprises pour ces actes, mais pour Stus, c’était un moyen de réaffirmer sa dignité et de prouver qu’il ne se laisserait pas briser par le système.
« Il se comportait avec arrogance (envers les employés du camp)et avec insolence, et ne cachait pas sa haine à leur égard… Il traitait les membres de l’administration de sadiques, affirmant qu’ils l’exploitaient et prélevaient de l’arge nt sur ses gains pour enrichir les agents du KGB et les membres de l’administration», peut-on lire dans un rapport datant de 1974.
À l’été 1976, Stus rédigea une déclaration dans laquelle il tentait de renoncer à sa citoyenneté soviétique, affirmant au Présidium du Soviet suprême de l’URSS qu’il avait été «condamné pour avoir lutté en faveur de la justice sociale, car certaines forces avaient d’abord réagi avec une hostilité farouche à cette lutte, puis l’avaient qualifiée de tendance criminelle menant à une activité anti-étatique ».
« J’ai défendu la démocratisation — cela a été interprété comme une tentative de diffamation du système soviétique ; mon amour pour mon peuple natal, mon inquiétude face à la crise de la culture ukrainienne, ont été qualifiés de nationalisme ; mon rejet des pratiques qui ont donné naissance au stalinisme, au berianisme et à d’autres phénomènes similaires a été interprété comme une calomnie particulièrement malveillante. »
Si Stus a adopté une position politique ferme tout au long de sa vie, il a veillé, comme le note Achilli, à ce que sa poésie ne se réduise pas à une simple rhétorique politique, s’efforçant au contraire de préserver sa complexité artistique et existentielle.
« Cela explique également pourquoi il se montrait critique envers une grande partie de la littérature ukrainienne, a déclaré Achilli. « Dans les années 1970, il s’est consacré à la traduction des « Élégies de Duino » de Rainer Maria Rilke, une œuvre extrêmement difficile et hermétique. Je dirais qu’il l’a fait pour continuer à affiner et à « purifier » son propre langage poétique. »
Même après son retour du camp de prisonniers de Mordovie, Stus a poursuivi son militantisme et ses critiques virulentes à l’égard du régime soviétique. Une fois de plus, ses écrits et son engagement en faveur des droits de l’homme ont été qualifiés d’«agitation et de propagande antisoviétiques». Cela a conduit à sa deuxième condamnation, plus sévère : il a été condamné à dix ans de travaux forcés et à cinq ans d’exil interne.
L’avocat commis d’office après son arrestation en 1980 n’était autre que Viktor Medvedtchouk, qui allait devenir plus tard l’un des oligarques pro-russes les plus notoires d’Ukraine —le président russe Vladimir Poutine est d’ailleurs le parrain de l’une de ses filles. Medvedtchouk n’a rien fait pour défendre Stus et s’est contenté de réaffirmer la «culpabilité» du poète.
C’est dans le camp de travaux forcés de la région de Perm, en Russie, où Stus avait été envoyé, qu’il allait trouver la mort. Pendant son séjour là-bas, son recueil de poésie «L’Oiseau de l’âme» fut confisqué — on ignore encore aujourd’hui où il se trouve. Alors qu’il menait une grève de la faim, le 3 ou le 4 septembre 1985, Stus succomba à son état de santé précaire et mourut dans une cellule de punition.
Sa femme Valentyna et son fils Dmytro n’ont pu obtenir l’autorisation de réinhumer sa dépouille qu’en 1989, et même alors, de nombreux obstacles bureaucratiques ont retardé le transfert.
À la mi-novembre de cette année-là, sa dépouille et celles de deux autres prisonniers politiques furent rapatriées en Ukraine, et des dizaines de milliers de personnes en deuil vinrent lui rendre hommage à Kiev. Ce fut un événement marquant de la fin de la période soviétique, au cours duquel les Ukrainiens se rassemblèrent dans une puissante démonstration d’unité nationale, rendant ouvertement hommage à leurs héros et manifestant une nouvelle revendication d’indépendance.
Stus est devenu la conscience morale de l’Ukraine, incarnant l’intégrité, le courage et un engagement inébranlable envers la vérité. Il a tenu bon face à la tyrannie et a refusé d’être réduit au silence — des leçons qui restent d’actualité des décennies plus tard, alors que la guerre à grande échelle menée par la Russie contre l’Ukraine fait rage.
La clarté de sa vision et son dévouement à un idéal supérieur transparaissent dans une lettre qu’il a écrite à son fils le 1erfévrier 1985 : « Plus le but est grand, plus la personne est grande. Par conséquent, le sens de la vie est d’avoir un but aussi grand que possible, de faire de ce but le sien, de le créer soi-même— en d’autres termes, d’échanger sa place avec lui, de s’y plonger complètement, jusqu’au bout. »
Palimpsestes est le chef-d’œuvre du poète, dissident et martyr ukrainien Vasyl Stus, écrit en captivité dans les camps du Goulag. Une édition majeure en français, intitulée Palimpsestes : Poésie et lettres du Goulag et traduite par Georges Nivat, a paru le 12 mars 2026 aux Éditions Noir sur Blanc au prix de 29,00 €.






