Culture

"En terre de Crimée" - une critique de Mansel Stimpson (Film Review)

Pour un premier long métrage, "En terre de Crimée" se révèle être une œuvre d’une maturité remarquable.

Akhtem Seitablaev et Remzi Bilyalov
Mar 28, 2026
Dans le cadre du cycle de films ukrainiens "Filmer, c'est résister - saison 2026", le RESU-Belgique vous invite à voir "Terre de Crimée" de Nariman Aliev le jeudi 2 avril à 18h30 à l'Université libre de Bruxelles. C'est un des rares longs métrages de fiction tournés en grande partie en tatar de Crimée. Nous reproduisons ici une critique de Mansel Stimpson. 

Pour un premier long métrage, "En terre de Crimée" se révèle être une œuvre d’une maturité remarquable. Cela est d’autant plus surprenant que son réalisateur, l’Ukrainien Nariman Aliev, qui a également coécrit le scénario, n’avait que 26 ans lorsqu’il a tourné le film en 2019. Il semble que l'idée de "En terre de Crimée" soit venue de Norvuz Hikmet, crédité comme assistant réalisateur du film, mais les expériences personnelles d'Aliev ont sans doute également joué un rôle prépondérant, compte tenu de la profondeur de conviction qui se dégage de cette représentation de la vie en Ukraine aujourd'hui. L'histoire racontée peut être qualifiée de road movie. En effet, elle est centrée sur une famille tatare de Crimée et sur la détermination de Mustafa (Akhtem Seitablaev) à enterrer son fils aîné, Nazim, en Crimée, près de la tombe de sa mère. Nazim est une victime de la guerre russo-ukrainienne et le film s'ouvre dans la capitale ukrainienne, Kiev, où Mustafa récupère le corps à la morgue. Il est accompagné de son fils survivant, Ali (Remzi Bilyalov), âgé d'une vingtaine d'années, et le reste du film est consacré à montrer ces deux hommes en route vers la Crimée en voiture, avec le corps de Nazim dans le coffre.

"En terre de Crimée" est sans aucun doute profondément ancré dans les réalités politiques de la région : Mustafa souhaite non seulement un enterrement musulman pour Nazim, mais il considère la Crimée comme la véritable patrie de son peuple, bien que la persécution des Tatars par Staline ait conduit à la déportation de la famille, ce qui a eu pour conséquence que Mustafa a en fait grandi en Ouzbékistan. Les Russes occupant à nouveau la Crimée, le voyage s'avère périlleux, comme le confirment les problèmes rencontrés lors du passage de la frontière. L'histoire en question est parfois évoquée dans les dialogues, mais dans l'ensemble, Aliev semble partir du principe que son public la connaît déjà, ce qui rend inutile d'en donner les détails. En effet, une critique que j’ai lue suggérait que cette omission affaiblissait sérieusement le film, et il se peut bien que, pour les spectateurs étrangers, davantage de détails aient été nécessaires pour que ce film puisse être considéré comme un chef-d’œuvre potentiel (de même, la scène finale, qui revêt un certain caractère symbolique, comporte une incantation répétée non traduite dans les sous-titres, et ici, le public musulman pourrait avoir un avantage).

 

Mais, même si l'on considère cela comme des réserves, elles ont beaucoup moins d'importance qu'on aurait pu le penser. En effet, "En terre de Crimée" fonctionne brillamment comme une étude d'un père et d'un fils qui sont en désaccord mais qui en viennent à mieux se comprendre au fur et à mesure que le voyage avance. C'est d'autant plus convaincant que, comme on le voit ici, tout sonne juste et que l'on comprend aisément comment les circonstances et la vision du monde ont éloigné Mustafa de ses enfants, tant du fils vivant que du fils décédé. Mustafa se montre souvent peu compatissant –notamment au début, lorsqu’il empêche la femme non musulmane de Nazim, qu’il n’avait jamais rencontrée auparavant, d’assister aux funérailles. Mais ses défauts ne font que renforcer le réalisme du personnage de Mustafa, et Akhtem Seitablaev apporte une telle profondeur à ce rôle que l’on éprouve de la compassion pour lui malgré ses failles. Remzi Bilyalov, qui incarne Alim, est en réalité le cousin d’Aliev, mais il donne vie à son personnage avec tant de talent que ce choix de casting semble tout à fait justifié. En refusant d’adoucir le personnage de Mustafa, le film évite totalement de tomber dans le sentimentalisme et n’en est que plus émouvant. De plus, rien dans ce film n’est exagéré. Ajoutez à cela la splendide photographie d'Anton Fursa, en couleur et au format Scope, qui rend parfaitement l'atmosphère des paysages, et vous obtenez avec "En terre de Crimée" une œuvre véritablement remarquable.

 

Titre original : Evge.

 

MANSEL STIMPSON

 

Distribution : Akhtem Seitablaev, Remzi Bilyalov, Dariya Barihashvili, Viktor Zhdanov, Veronika Lukianenko, Akmal Gurezov, Larysa Yatzenko, Anatoliy Marempolskiy.

Réalisation Nariman Aliev, Production Vladimitr Yatsenko, Scénario Nariman Aliev et Marysia Nikitiuk,d'après une idée de Novruz Hikmet, Photographie Anton Fursa, Conception artistique Vlad Odudenko, Montage Olesandr Chornyi, Costumes Asya Sutyagina.

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