La musique russe après 2022 : entre propagande et protestation
Chanter pour le Kremlin, chanter contre lui : la musique russe depuis l’invasion

Source: article de Yana Okhotenko publié en russe dans la revue Posle
Traduction et annotation en français par Adam Novak, publiée par "Europe Sans Frontière Solidarité"
La musique peut-elle rester une arme de protestation quand l’État en a déjà fait une arme de propagande ? Que devient la scène musicale quand certains musiciens restent et d’autres partent, pour découvrir que la protestation venue de l’émigration n’atteint pas son destinataire ? Et que signifie, aujourd’hui, être musicien russe — à l’intérieur du pays comme à l’extérieur ? La musicienne et scénariste Yana Okhotenko retrace comment la guerre a scindé la musique russe en deux, en examinant l’usage que fait l’État de la variété patriotique et de l’« Intervidenie » — un concours de chansons d’époque soviétique relancé en réponse à l’exclusion de la Russie de l’Eurovision — comme instruments d’une idéologie active, la mise à l’écart informelle et les « arrestations en carrousel » qui ont vidé la scène nationale de sa substance, le silence calculé de figures majeures comme Khelavisa, et le double bind auquel se heurtent les musiciens en exil : libérés des règles tacites sur ce qui peut être dit sur scène, mais coupés du public que la guerre était censée atteindre. S’appuyant sur des entretiens avec des musiciens des deux côtés de la frontière, des données d’industrie et sa propre expérience de l’émigration, Okhotenko soutient que la guerre n’a pas simplement divisé « ceux qui sont partis » et « ceux qui sont restés » — elle a produit deux formes distinctes et également contraintes de continuer à travailler, toutes deux limitées, et dont aucune ne constitue une unité. Ce qui subsiste, suggère-t-elle, n’est pas une scène unifiée mais un refus obstiné — des deux côtés de la frontière — de laisser la guerre avoir le dernier mot. [AN]
Avant-guerre : quand la musique était politique
La scène musicale d’opposition russe a une histoire qui remonte bien avant 2022. Dans un contexte où la participation politique était déjà sévèrement restreinte et où la protestation de rue devenait dangereuse, la musique est devenue l’un des rares espaces de dissidence publique. Des groupes comme Pussy Riottransformaient leurs prestations en actions politiques ; des rappeurs, de Noize MC à Kasta (Каста), construisaient des univers artistiques entiers autour de la violence d’État et de l’injustice sociale. [1]
Le Kremlin percevait ce danger mais ne pouvait proposer d’alternative pro-pouvoir de qualité. La variété patriotique existait, mais elle n’avait aucun poids culturel — elle ne touchait pas le jeune public.
La guerre a insufflé une « vie » à la propagande. Dès février 2022, la situation idéologique a changé du tout au tout. En temps de guerre, l’État a acquis la capacité de parler non plus seulement d’un patriotisme passif — la loyauté silencieuse qui suffisait auparavant — mais d’un patriotisme actif. La guerre exigeait une prise de parole publique, et le Kremlin a pu, pour la première fois depuis longtemps, en proposer une dans l’espace culturel.
Le système de subventions du ministère de la Culture, les commandes publiques de concerts pour les militaires, les chaînes de télévision fédérales à l’audience considérable — tout cela a formé un environnement où la loyauté se convertit en carrière. De nouveaux noms sont apparus : SHAMAN et Tatiana Kurtukova. Fait révélateur, la chanson de Kurtukova « Matouchka-Zemlia » (Mère-Terre) a commencé à devenir virale non pas depuis la Russie, mais depuis les États-Unis [2] — la musique patriotique s’est retrouvée, sans l’avoir cherché, intégrée à une circulation mondiale de contenus.
Dead Blonde (Arina Mourachova), popularisée par TikTok, est devenue ambassadrice de la plateforme « LDPR (Parti libéral-démocrate de Russie).Musique » et membre du parti, recevant sa carte de membre des mains de Leonid Sloutski, et a lancé une gamme de produits dérivés arborant une carte de la Russie incluant la Crimée et le Donbass.
L’histoire du jazz est éloquente à cet égard. Du début des années 2000 à 2022, il existait comme composante d’une scène indépendante de clubs et de festivals — avec des artistes occidentaux, un public cosmopolite et une distance vis-à-vis de l’agenda étatique. Après l’invasion, l’accent s’est déplacé : le jazz est de plus en plus présenté comme une tradition authentiquement russe plutôt que comme un genre occidental. Une musicienne moscovite, restée anonyme, le décrit ainsi : « L’accent s’est très fortement déplacé vers l’idée que le jazz existe en Russie depuis plus de cent ans — la musique jazz est presque toujours présentée comme une tradition propre à notre pays. On entend un peu moins fort l’idée que le vrai jazz n’a survécu qu’en Russie, et un peu plus fort que la Russie compte les meilleurs musiciens de jazz. » [3]
La même logique opère au niveau des formats internationaux. Quand la Russie a remporté l’Eurovision en 2008 avec Dima Bilan, cela avait été perçu comme une intégration symbolique dans l’espace culturel européen. Quatorze ans plus tard, le pays était exclu du concours. La réponse a pris la forme d’une tentative de construire une architecture alternative — et l’« Intervidenie » en est devenue l’un des éléments.
L’Intervidenie a été créée en 1965 par l’Organisation internationale de radiodiffusion et de télévision ; la liste des États participants était alors principalement composée de pays du bloc socialiste. Relancé sous une forme nouvelle après 2022, le concours se présente comme une plateforme pour les pays situés hors du mainstream culturel occidental — la CEI, le Moyen-Orient, l’Afrique, l’Asie du Sud-Est. La logique est claire : si l’Eurovision est fermée à la Russie, il suffit d’en créer une autre. Mais l’ambition et la réalité restent séparées par une distance notable.
Musicalement, l’Intervidenie existe dans une contradiction curieuse. Les pays participants apportent au concours un matériau souvent orienté précisément vers les formats européens — production pop, esthétique visuelle, structure du spectacle. Le modèle de l’Eurovision s’avère si profondément enraciné que même un concours créé pour s’y opposer en reproduit la logique. Cela en dit moins sur le caractère dérivé des participants que sur la profondeur avec laquelle les standards pop occidentaux ont pénétré la culture musicale mondiale — y compris dans les pays qui s’en distancient officiellement.
Ainsi, le vainqueur de l’Intervidenie, le musicien vietnamien Đức Phúc, s’est produit avec la chanson « Phù Đổng Thiên Vương », qui constitue en fait un remaniement de The Code, la chanson avec laquelle le chanteur suisse Nemo avait remporté l’Eurovision en 2024.
Pour la Russie, la participation à ce type de format constitue une tentative de préserver une présence dans l’espace culturel international par de nouveaux canaux. Mais à la différence de l’Eurovision, ils ne donnent accès ni à un public ouest-européen, ni à une audience médiatique, ni à un poids symbolique. Cela ne rend pas le concours insignifiant, mais cela désigne sa place réelle : non pas une alternative à l’Eurovision, mais un écosystème distinct, avec son propre public et ses propres règles.
Censure et pression : les musiciens invisibles
L’État ne fait pas que créer ; il épure aussi. Les producteurs et labels travaillant à l’intérieur de la Russie se sont retrouvés dans une situation de gestion permanente du risque. Collaborer avec un artiste ayant quitté le pays, même temporairement, est devenu juridiquement et médiatiquement dangereux — non pas parce qu’il existerait une loi précise l’interdisant, mais parce que personne ne sait exactement où passe la limite. Face à cette incertitude, l’industrie choisit la prudence excessive.
Le résultat est une épuration silencieuse des affiches, des programmes, des génériques. [4] Un musicien de sensibilité antiguerre continue d’exister, sa musique continue de passer, mais son nom disparaît de l’espace officiel. L’un de ces cas concernait un musicien que je laisserai anonyme. Après le début de la guerre, il a passé plusieurs mois en Géorgie, puis dans un pays de l’Union européenne. À son retour à Moscou, il a été autorisé à se produire au sein d’un ensemble sur l’une des plus grandes scènes de concert du pays — mais son nom a été retiré de toutes les affiches et de tous les programmes.
Contrairement à une interdiction, que l’on peut contester ou du moins appeler par son nom, un tel effacement ne se laisse pas contester de la même façon. C’est pourquoi de nombreux artistes en viennent à calculer à l’avance ce qui peut être dit en interview, quelle photographie publier sur les réseaux sociaux, s’il convient de mentionner la ville où ils ont vécu ces six derniers mois.
Parfois, cependant, la pression informelle devient tout à fait publique. En février 2025, le producteur Viktor Radzievski, dont le nom figure dans la base de données du site « Mirotvorets », [5] a écrit dans les commentaires de VKontakte que les artistes ayant « agi au détriment » de la Russie ne devaient « ni être oubliés ni pardonnés », [6] et a appelé à leur refuser aussi bien les affaires que les scènes de concert.
En 2025, l’affaire du groupe Stoptime et de sa chanteuse Diana Loguinova (nom de scène : Naoko) est devenue largement connue. Cette musicienne de rue pétersbourgeoise, âgée de dix-huit ans, avait commencé à interpréter dans les rues du centre-ville des reprises de chansons d’artistes déclarés « agents de l’étranger » en Russie. Les vidéos de ses prestations sont devenues virales sur les réseaux sociaux, les concerts improvisés rassemblaient des dizaines de personnes, et les musiciens ont bientôt été frappés d’arrestations administratives « en carrousel » [7] — détentions de courte durée répétées, utilisées pour maintenir quelqu’un en détention sans engager de poursuites plus lourdes. Après son arrestation, on a proposé à Naoko de se produire dans un hôpital pour les soldats blessés de la guerre (désignée dans le discours officiel russe comme « opération militaire spéciale »), de présenter des excuses publiques et de chanter des chansons patriotiques, en échange de la fin des pressions. Le groupe a refusé. Après une troisième libération d’un centre de détention spécialisé, les musiciens ont quitté la Russie. L’affaire Stoptime illustre concrètement ce que coûte la protestation à l’intérieur du pays.
Les musiciens restés en Russie
La propagande évoque une division de la société russe entre « ceux qui sont partis » et « ceux qui sont restés ». Mais c’est une simplification — en général, et plus particulièrement s’agissant de la musique.
Ceux qui sont restés dans le pays et n’ont pas adopté le discours pro-pouvoir continuent de travailler — mais dans un régime d’autolimitation permanente. Les musiciens restés en Russie évoquent un sentiment de solitude professionnelle — non pas au sens d’un isolement vis-à-vis du public, mais au sens d’une disparition des collègues avec qui se construisait un dialogue professionnel : « L’absence de tournées + un certain reflux de musiciens = moins de projets de collaboration. » [8]
La vie des clubs à Moscou et à Saint-Pétersbourg ne s’est pas formellement arrêtée : les salles fonctionnent, les concerts ont lieu. Mais tout ne tient pas — le Powerhouse, sur la Taganka, l’un des centres importants de la scène indépendante, a récemment fermé. Le tableau d’ensemble de l’industrie, selon une analyse de l’Institut des initiatives musicales portant sur la période 2022-2025, [9] est celui d’un marché qui ne s’est pas effondré mais s’est structurellement contracté. Les majors et les plateformes de streaming étrangères sont parties, la déconnexion de SWIFT a privé les artistes de revenus étrangers, des listes d’artistes interdits sont apparues sur le marché des concerts, et les annulations d’événements sont devenues la norme. Le dialogue professionnel — le milieu dans lequel une scène se développe et s’impose des exigences — s’érode. Le marché intérieur est assez vaste pour nourrir l’industrie, mais pas assez exigeant pour la faire progresser. La barre descend, discrètement mais sûrement.
Un musicien russe resté anonyme livre son analyse : « J’ai le sentiment que la scène est devenue bien plus homogène en termes de possibilités offertes aux artistes qu’elle ne l’était auparavant. Plusieurs grands festivals ont disparu, les salles ont tendance à fermer, les événements de grande ampleur sont désormais organisés, d’une manière ou d’une autre, sur une base de subventions plutôt que commerciale. Cela se répercute à la fois sur la sélection des artistes et sur le public. » [10]
Entre deux mondes
Mais diviser nettement ceux qui restent en deux catégories — musiciens antiguerre prudents et artistes de la propagande — n’est pas tout à fait exact non plus. Il existe des figures publiques qui n’ont pris aucune position et se sont dérobées à la question centrale.
Khelavisa (Natalia O’Shey), chanteuse du groupe folk-rock Melnitsa (Мельница), illustre bien la stratégie du silence. Depuis le début de l’invasion, elle ne s’est jamais exprimée ouvertement sur la guerre et a continué de tourner dans le pays. À la question de savoir si elle comptait cesser ses concerts en Russie après février 2022, Khelavisa a répondu : « Absolument pas. C’est notre décision de continuer à travailler en Russie, parce que nous savons que notre travail est nécessaire aux gens. » [11]
L’absence de choix est aussi un choix, et il a des conséquences. Le silence devient un pacte tacite avec le système : continuer à travailler revient à en accepter les règles, même sans les formuler à voix haute. Et pour le public — ce qui, sans doute, importe davantage — le silence d’un artiste aimé légitime ce qui se passe. Quand une personne en qui l’on a confiance choisit de ne pas s’exprimer, le public ne lit pas cela comme de la neutralité, mais comme une permission de ne pas voir. La salle continue de se remplir, les concerts continuent — et l’impression se crée que rien de particulier ne se produit.
Émigration et limites de la protestation
Selon les estimations, à la fin de 2022, la Russie avait perdu jusqu’à 30 % de ses artistes du fait de l’émigration ou d’interdictions de se produire. [12] Les musiciens d’opposition sont partis en raison de la pression, de la censure et du risque de poursuites pour des positions antiguerre ou critiques. Beaucoup se sont également heurtés à des annulations de concerts, au blocage de salles, et à l’impossibilité de poursuivre librement leur travail.
Pour beaucoup, la première année à l’étranger s’est révélée être un temps de pause professionnelle plutôt qu’un nouveau départ. Trouver un public dans un nouveau pays, c’est repartir de zéro. Or la concurrence sur les scènes européennes est élevée, et le « musicien russe » comme marque a acquis, depuis 2022, des connotations ambiguës.
Dans le même temps, certains musiciens — dont je fais partie — décrivent l’émigration comme une libération créative inattendue. En dehors du contexte russe — avec sa hiérarchie propre aux clubs, ses règles informelles sur ce qu’il est convenable de dire sur scène — il est devenu possible d’expérimenter.
Chaque ville d’émigration a sa propre histoire. Erevan est devenue, pour beaucoup, une première étape : sans visa, avec un sentiment de provisoire qui s’est étiré sur des mois. Tbilissi est plus souvent décrite comme un « lieu d’attente » entre la Russie et l’Occident — facile d’accès, où l’on trouve facilement des personnes partageant les mêmes idées, mais où presque personne ne prévoit de s’installer définitivement. La contrebassiste Lilyana Danich (groupes Doing Juliet, The Last Roman, Emi Grand Five), qui a quitté la Russie d’abord pour la Turquie puis pour Novi Sad, où elle et sa femme sont prêtes à s’installer, me parle de la Serbie :
« Ici, tout va bien du côté du public, et du côté des établissements aussi : on peut arriver n’importe où directement de la rue, s’arranger pour se produire, et si l’on a quelque chose à offrir, on vous rappelle, et les gens viennent alors spécifiquement pour vous voir (pour le premier concert de mon groupe, les organisateurs nous ont donné un samedi soir, c’est-à-dire littéralement offert le créneau le plus demandé à de parfaits inconnus). Les Serbes adorent s’attarder dans les bars, donc on n’est jamais obligé de jouer devant une salle vide.
Je gagne ma vie principalement en jouant dans la rue [busking] et dans les bars, tout cela légalement — on se présente à la mairie, on s’explique en deux mots et on obtient une licence de deux ans pour seulement 4 000 dinars (soit environ 34 euros au taux actuel — note de l’auteure). Ensuite, ce qui rapporte le plus, ce sont les séances d’enregistrement et les cours. Je m’occupe aussi, de temps en temps, d’enregistrement et de production musicale, et j’aimerais y consacrer davantage de temps ; je cherche un local pour installer un studio (et là, malheureusement, ce n’est pas simple). En somme, en dehors de la musique, je ne fais rien d’autre en ce moment. » [13]
Il existe aussi des pays d’accès plus complexe, qui accueillent néanmoins un grand nombre de musiciens venus de Russie. Ainsi, grâce à l’association française Atelier des Artistes en Exil, [14] de très nombreux artistes ont trouvé en France une voie de régularisation relativement simple (ce dont on doit remercier la France elle-même, qui a commencé, au printemps 2022, à délivrer des visas de long séjour aux Russes antiguerre). Après une entrée sur le territoire avec un tel visa, on peut obtenir un titre de séjour, puis demander l’asile ou solliciter une carte de séjour « talent ».
Paris accueille volontiers les artistes, et la scène musicale y est très vivante. Un autre point est qu’il existe, dans certains genres, des nuances : les musiciens locaux, par exemple, laissent entrer avec réticence les femmes et les hommes migrants dans leur cercle. J’ai discuté un jour de mes impressions sur les jam-sessions parisiennes avec un ami local, parti de Tunisie il y a plus de dix ans, et nous nous sommes accordés à dire que le milieu est loin de l’égalité. Mais l’eau, comme on dit, finit par user la pierre, et qui sommes-nous pour laisser cela nous arrêter.
Identité
La question centrale à laquelle se heurte chacun de ces musiciens est celle de l’identité. Chanter en russe pour un public russophone est une voie qui a ses limites. La diaspora russophone est un public vivant, mais elle ne croît pas. Un musicien qui construit sa carrière uniquement sur cette base risque de se retrouver dans un ghetto culturel : recherché à l’intérieur de la communauté, invisible en dehors.
Ceux qui envisagent l’émigration sérieusement et sur le long terme finissent, tôt ou tard, par arriver à une même conclusion : il faut apprendre la langue du nouveau marché non seulement au sens littéral, mais aussi musicalement — il faut comprendre ce qu’on écoute ici, comment fonctionne l’industrie, ce qu’attend le public local. Ce n’est pas un renoncement à ses racines, mais sans cela, on ne survit tout simplement pas. Et pour les artistes dont la musique repose sur un texte en russe, une intonation, des références compréhensibles seulement à l’intérieur d’une expérience particulière, une telle transition menace de faire perdre son identité.
En octobre 2025, je me suis rendue à une table ronde à Genève, [15] consacrée à la musique russe en émigration. Nous ne sommes pas véritablement parvenus à une conclusion, mais l’idée selon laquelle s’intégrer à un nouveau marché entraîne une dilution de sa propre identité a été clairement exprimée. La même question a été soulevée, quelques mois plus tard, lors d’une discussion ouverte, par Joker James, et nous sommes de nouveau arrivés à la conclusion qu’être un parolier-compositeur russe sans intention de retour est une route qui mène dans une impasse. Cette réalité peut être douloureuse à affronter, mais il semble que plus tôt un artiste traverse les étapes de l’acceptation, plus vite il retrouve le chemin du travail.
Voici ce que me confie, en conversation privée, la musicienne et militante queer DariXtrem, installée en France :
« En ce moment, je me définis comme une musicienne russe en immigration. Je traduis certaines de mes chansons en français. J’ai déjà la traduction d’une chanson prête, mais je ne peux pas encore la chanter à cause de ma prononciation, qui n’est pas assez bonne. Donc, pour un public français, je me produis avec des sous-titres. Avant la chanson, je fais un avertissement expliquant pourquoi j’ai traduit cette chanson, de quoi elle parle, pourquoi je la chante. C’est une petite performance, une immersion dans l’agenda politique russe. Derrière moi, des sous-titres en français sont projetés sur le mur, pendant que je l’interprète en russe.
On m’a invitée à me produire, dans ma ville française, au concours « Printemps des Poètes ». J’ai chanté en russe, et nous avons projeté des sous-titres sur le mur. Cela a suscité une grande réaction, et beaucoup de gens sont venus me voir ensuite. Je crois que, lorsque je maîtriserai le français, je deviendrai une artiste française, mais pour l’instant, je suis une musicienne russe en immigration. » [16]
La musique comme protestation : est-ce efficace ?
Une question à part est celle de la protestation depuis l’émigration. Les artistes russes à l’étranger publient des morceaux antiguerre, se produisent lors d’événements de solidarité, donnent des interviews aux médias occidentaux. [17] Cela compte. Mais le public de ces prises de parole est principalement composé de personnes qui partagent déjà des positions antiguerre. À l’intérieur de la Russie, ce type de musique est presque inaccessible au grand public.
La musique peut-elle être une protestation si les protestataires ne sont pas sur place ?
Les avis divergent sur ce point. Voici ce que dit le compositeur russe Dmitri Kourliandski, installé en France, à propos de la musique comme protestation :
« S’il s’agit de la protestation comme prise de parole dans le contexte de la politique réelle — alors non, la protestation politique dans l’art est impossible, seule son imitation est possible. Dans l’art, le sang, l’amour, la mort, les larmes sont des simulacres. Il en va de même pour la protestation. L’art fait des militants des acteurs, et de la société un public. Plus encore, en imitant la protestation, l’art la châtre par là même, la désamorce. Et la politique se sert souvent de cette propriété de l’art — servir de paratonnerre à la protestation. Mais. Il peut exister, dans l’art, une protestation contre les formes habituelles de l’art lui-même — et cela enseigne la résistance et la pensée critique. Hélas, le grand public ne veut pas de ce type de protestation dans l’art ; il veut la répétition d’une expérience familière, la confirmation de ses attentes et l’imitation d’un agenda politique. La politique ne se fait pas dans les salles de concert. » [18]
Et voici ce que dit Pacha Pessotchny, musicien et ingénieur du son moscovite, dans un entretien pour le média Otchevidtsy : [19]
« Bien sûr, je pense que la musique est l’une des principales formes de protestation — à tout le moins une forme de protestation à un stade précoce, et à tout le moins une protestation pacifique. Je n’ai pas vu qu’elle ait changé ou influencé l’opinion de qui que ce soit, mais après la sortie de mon premier album, beaucoup de mes amis et connaissances m’ont remercié pour la chanson « Elle n’y arrivera pas » [Не сможет] — ils m’ont dit qu’elle les avait vraiment touchés, qu’elle leur avait, d’une certaine façon, remonté le moral, vu tout ce qui se passe. » [20]
Le festival OUTLOUD, réunissant des musiciens russes d’opposition, s’est récemment tenu à Varsovie. Un article du Monde consacré à ce festival [21] cite Noize MC affirmant que la musique et les textes des musiciens russes constituent une forme de résistance au Kremlin et à la propagande.
Certains musiciens émigrés pensent la musique de résistance non pas en termes d’efficacité, mais de témoignage. La musique fixe une position, documente un moment. Ce n’est déjà pas rien — en particulier dans une situation où la culture officielle réécrit activement la réalité. Mais appeler cela une protestation au sens plein du terme relèverait davantage de l’auto-consolation.
Conclusion
La guerre a donné au Kremlin ce qu’il n’avait pas auparavant — un fondement pour une présence active dans l’espace culturel. Aujourd’hui, la propagande n’interdit pas tant la musique qu’elle ne la réécrit et se l’approprie. Ce qui signifie que, tôt ou tard, il faudra reconstruire non seulement les infrastructures, mais aussi la capacité même d’entendre autrement.
La scène d’opposition y répond de manières différentes : par la prise de parole antiguerre à l’extérieur, et par la poursuite silencieuse du travail à l’intérieur. Les deux stratégies ont leurs limites, mais continuent d’exister. Et c’est précisément là — non pas dans une unité qui n’existe plus, mais dans cette poursuite obstinée — que se trouve quelque chose qui ne se laisse réduire ni à l’interdiction, ni à l’appropriation.
Récemment, en travaillant sur l’arrangement d’un nouveau morceau en France, j’ai proposé à un guitariste de blues, resté vivre en Russie, de participer à l’enregistrement. La composition repose sur un texte écrit par la militante Nadejda Koutepova, sur lequel j’ai composé la musique. Malgré tous les risques, le musicien s’est intéressé au projet et a accepté d’enregistrer sa partie — de façon anonyme, du moins pour l’instant. Un tel geste peut sembler modeste au regard de ce qui se passe. Mais c’est précisément de gestes de ce genre que naît la confiance, sans laquelle aucune collaboration future n’est possible.
Tant que des musiciens des deux côtés de la frontière restent disposés à s’écouter, à créer quelque chose ensemble et à chercher un langage commun malgré la peur, la pression et la distance, la scène musicale indépendante russe conserve une chance de préserver son intégrité et, un jour, de redevenir un espace culturel unifié.
Les liens vers des plateformes musicales figurant dans cet article sont fournis à titre de référence ; ESSF ne perçoit aucune rémunération ni contrepartie de la part des plateformes vers lesquelles ils pointent.
Yana Okhotenko
Pour aller plus loin sur la résistance culturelle antiguerre russe, au-delà de la musique : Résistance féministe antiguerre/FAS (Russie), « Russia : Abolition culture : the play Zuleikha Opens Her Eyes was... », Europe Solidaire Sans Frontières, 19 novembre 2022, https://europe-solidaire.org/spip.php?article64747.
Notes
[1] On the pre-war protest scene in more detail, see LOGINOV Ivan, « No war ! No Putin ! An overview of Russian protest music, » Europe Solidaire Sans Frontières, 23 March 2022, https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61768.
[2] Life.ru, « Песня Куртуковой « Матушка-земля » начала вируситься не из России, а из США », 2024, https://life.ru/p/1726686.
[3] Russe : « Очень сильно сместился акцент в сторону того, что джазу в России уже больше ста лет, то есть джазовая музыка практически всегда подается как традиционная для нашей страны. Чуть менее громко звучат идеи о том, что настоящий джаз остался только в России, чуть более громко — что в России самые крутые джазовые музыканты ».
[4] On the wider censorship of Russian rap specifically, including cases involving Kasta and Noize MC, see VANDEVERT John, « Censoring Russian Rap, » Europe Solidaire Sans Frontières, 5 September 2023, https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article67883.
[5] Mirotvorets (« Faiseur de paix ») est une base de données publique tenue par des acteurs ukrainiens, répertoriant des personnes accusées d’agir contre les intérêts de l’Ukraine ; y figurer ne constitue la reconnaissance d’aucune responsabilité juridique par un tribunal.
[6] Russe : « делали во вред » ; « забывать и прощать нельзя ».
[7] Pratique consistant à réarrêter une personne détenue sous un nouveau motif administratif dès sa sortie de détention, prolongeant ainsi sa privation de liberté sans poursuite pénale formelle.
[8] Russe : « Отсутствие привозов + некий отток музыкантов = стало меньше коллаборационных проектов ».
[9] Институт музыкальных инициатив (Institut des initiatives musicales), i-m-i.ru, analyse sectorielle 2022-2025, https://i-m-i.ru/.
[10] Russe : « По моим ощущениям, сцена стала гораздо более гомогенна в плане возможностей для артистов, чем было до этого. Ушло несколько крупных фестивалей, площадки склонны закрываться, масштабные мероприятия так или иначе проводятся на грантовой, а не коммерческой основе. Это сказывается и на отборе участников, и на публике ».
[11] Russe : « Ни в коем разе. Это наше решение — продолжать работать в России, потому что мы знаем, что наша работа нужна людям ».
[12] Buro247.ru, « Russia has lost a third of its artists », 30 décembre 2022, https://www.buro247.ru/news/culture/30-dec-2022-russia-has-lost-third-of-artists.html.
[13] Russe : « С аудиторией тут полный порядок, с заведениями тоже : можно прийти в любое место прямо с улицы, договориться о выступлении, и если ты что-то собой представляешь — тебя и позовут еще раз, и придут уже на тебя (для первого выступления моей банды организаторы выделили субботний вечер, то есть буквально отдали прайм-тайм каким-то ноунеймам). В барах сербы сидеть очень любят, поэтому перед пустым залом играть в любом случае не придется. Зарабатываю я в основном баскингом [уличными выступлениями] и игрой в барах, все легально — ты приходишь в городскую управу, в двух словах представляешься и получаешь лицензию на два года всего за 4000 динар (по текущему курсу это 34 евро — прим. авт.). На втором месте по прибыльности у меня сессионная работа и уроки. Еще я время от времени занимаюсь звукозаписью и музыкальным продюсированием, очень хочу уделять этому больше времени, ищу помещение под студию (а вот с этим тут непросто, к сожалению). В общем-то, кроме музыки я сейчас ничем и не занимаюсь ».
[14] Atelier des Artistes en Exil, aa-e.org, https://aa-e.org/.
[15] Université de Genève, Département de russe, table ronde « Musicien-ne-s russophones en exil depuis 2022 », octobre 2025, https://www.unige.ch/lettres/meslo/unites/russe/actualites/musicien-nes-russophones-en-exil-depuis-2022.
[16] Russe : « Я сейчас себя определяю как российский музыкант в иммиграции. Я перевожу некоторые свои песни на французский. У меня уже готов перевод одной песни, но я пока не могу ее петь из-за своего недостаточно хорошего произношения. Поэтому на французскую аудиторию я выступаю с субтитрами. До песни я делаю дисклеймер, почему я перевела эту песню, о чем она, почему я с ней выступаю. Это небольшой перформанс с погружением в российскую политическую повестку. У меня за спиной субтитры на французском, а я ее исполняю на русском. Меня в моем французском городке пригласили выступать на конкурсе « Весна поэтов ». Я пела на русском, и по стене мы пустили субтитры с проектора. Это вызвало большой отклик, и много людей со мной познакомились после. Я верю, что когда овладею французским, стану французским артистом, но пока что я российский музыкант в иммиграции ».
[17] For a fuller survey of this repertoire, see SOROKINA Yanina, « Anti-War Playlist : Russian Music Against the War, » Europe Solidaire Sans Frontières, 8 July 2022, https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article66089.
[18] Russe : « Если речь о протесте как высказывании в контексте реальной политики — то нет, политический протест в искусстве невозможен, только его имитация. В искусстве кровь, любовь, смерть, слезы — симулякры. Так же и протест. Искусство делает из активистов — актеров, а из общества — публику. Более того, имитируя протест, искусство тем самым его кастрирует, обезвреживает. И политика часто пользуется этим свойством искусства — быть громоотводом протеста. Но. В искусстве может быть протест против привычных форм искусства — и это учит сопротивлению и критическому мышлению. Увы, массовая аудитория не хочет такого протеста в искусстве, она хочет повторения знакомого опыта, подтверждения ожиданий и имитации политической повестки. Политика делается не в концертных залах ».
[19] Ochevidcy.com, « Паша Песочный : « Музыка — одна из главных форм протеста » », 10 novembre 2025, https://ochevidcy.com/pasha-pesochnyj-muzyka-odna-iz-glavnyh-form-protesta/.
[20] Russe : « Конечно, я считаю, это (музыка) — одна из главных форм протеста, как минимум начальных форм протеста и как минимум протеста мирного. Я не видел, как повлияло или изменило [мое] мнение кого-то, но после выхода [моего] первого альбома за песню « Не сможет » мне многие мои друзья и знакомые сказали спасибо, что они очень ей прониклись и что она как-то подняла их дух в связи с этим ».
[21] Le Monde, « From a Russian prison to a European music festival : the escape of a young anti-Putin singer », 27 juin 2026, https://www.lemonde.fr/en/m-le-mag/article/2026/06/27/from-a-russian-prison-to-a-european-music-festival-the-escape-of-a-young-anti-putin-singer_6754932_117.html.
Si vous désirez recevoir une information régulière sur la situation en Ukraine et les initiatives de solidarité, abonnez-vous gratuitement à notre newsletter. Pour s'inscrire, CLIQUEZ ICI






