Analyses

Masculinité, culpabilité et citoyenneté : comment les hommes en âge de conscription donnent sens à leur départ d’Ukraine

Je retrace la manière dont les hommes partis à l’étranger donnent sens à leur décision

Visuel de Katya Gritseva
Aug 13, 2026

Article de paru en ukrainien et en anglais dans la revue Spylne/Commons, 29 juillet 2026

Traduit en français de l’anglais et notes pour ESSF par Adam Novak

À partir d’entretiens menés auprès de soixante Ukrainiens en âge de conscription ayant fui à l’étranger, cette étude examine comment ces hommes négocient leur départ face aux normes genrées de la citoyenneté en temps de guerre. Loin des récits binaires de pacifisme ou de lâcheté, l’autrice montre une ambivalence morale marquée par la classe sociale, les responsabilités de soin et la peur, où le refus de combattre se vit à la fois comme résistance à une mobilisation perçue comme injuste et comme source durable de culpabilité, notamment face à la perspective du retour. [AN]

Début avril 2025, Orest roulait vers la frontière occidentale de l’Ukraine dans une vieille voiture usée [1]. Depuis des mois, il se débattait avec un dilemme intérieur : rester en Ukraine ou partir. La décision fut précipitée le jour où, rentrant du travail, il trouva des agents du TCK [2] postés devant son immeuble : « Je les ai vus dans le reflet de ma vitre. C’est à ce moment-là que j’ai décidé qu’il fallait partir maintenant, avant qu’il ne soit trop tard et que je me fasse attraper et envoyer au front. » Après avoir rempli un sac, il a quitté le sud de l’Ukraine et réussi à franchir le principal point de contrôle routier en dissimulant sa voiture entre deux camions. Le soir venu, il avait atteint une zone boisée où il a garé la voiture et entamé un trajet qui n’était pas sans rappeler un exercice militaire.

Pris de court par la chute des températures, il s’est mis à courir à travers la forêt en direction de la frontière transnistrienne, chaussé seulement de baskets fines. Après environ six heures de marche, il a entendu des voix au loin et compris que les gardes-frontières se rapprochaient. Caché dans un fossé, il a raconté qu’il s’était mis à neiger et que l’eau de sa bouteille avait gelé : « Allongé là, je me débattais intérieurement pour savoir quand me relever et courir. J’étais si près de la frontière, imaginez être pris ici ! Puis je me suis simplement relevé et j’ai couru. » Après un dernier sprint, il a escaladé une clôture de barbelés avant d’atteindre une large tranchée creusée par les gardes-frontières ukrainiens précisément pour empêcher les hommes de faire ce qu’Orest était en train de faire. À l’aide de branches en guise d’échelle improvisée, il est finalement parvenu à la traverser. À ce stade, le gel avait durci son manteau trempé et il ne sentait plus ses pieds. Pourtant, comme il me l’a raconté plus tard, ce qu’il ressentait le plus intensément à ce moment n’était ni le froid ni la peur, mais le soulagement : « Quand je suis arrivé de l’autre côté de la tranchée, j’ai compris que j’y étais parvenu. Je suis maintenant libre. »

J’ai rencontré Orest à Chișinău, le matin suivant son passage de la frontière et sa fuite vers la Moldavie. Il fait partie du nombre croissant d’hommes qui cherchent activement à éviter le service militaire, dont beaucoup ont fui à l’étranger. Depuis 2023, j’interroge des hommes ukrainiens en âge de combattre ayant fui l’Ukraine après l’invasion à grande échelle de la Russie, en examinant leurs motivations, leurs expériences et leur statut social après leur départ. Dans les médias occidentaux et les débats politiques, on suppose souvent que ces hommes sont mus par le pacifisme, la lassitude de la guerre ou la dissidence politique. Or les récits recueillis dans le cadre de ma recherche suggèrent une réalité bien moins cohérente. Pour beaucoup, la décision de fuir est née à la croisée de la vulnérabilité et de l’agentivité, façonnée par de multiples émotions et expériences : la peur, le sentiment d’injustice, les responsabilités de soin, les raisonnements moraux et les circonstances personnelles. À mesure que la vie et les rôles sociaux des hommes se définissent de plus en plus par la participation militaire depuis l’invasion à grande échelle de la Russie, ceux qui partent doivent composer avec des identités masculines contestées, façonnées par les attentes genrées et les responsabilités civiques attachées à la citoyenneté masculine en temps de guerre [3]. Dans cet article, je retrace la manière dont les hommes partis à l’étranger donnent sens à leur décision, en examinant comment ils résistent tout autant qu’ils négocient les normes genrées qui structurent les attentes morales entourant le rôle des hommes en temps de guerre.

Étudier l’évitement du service militaire en temps de guerre : une perspective féministe

En 2026, plus d’un million d’hommes avaient fui l’Ukraine [4], et le refus de s’y soumettre est devenu un phénomène croissant, transformant le processus de mobilisation en une question sociale contestée et sensible au sein de la société ukrainienne. Selon le ministère de la Défense, environ 200 000 soldats seraient enregistrés comme absents sans autorisation officielle, tandis que plus de deux millions seraient recherchés pour s’être soustraits à la conscription. Malgré ces chiffres, la majorité des Ukrainiens restent attachés à l’effort d’autodéfense, selon les enquêtes officielles [5]. En mars 2026, 54 % des répondants à une enquête de l’Institut international de sociologie de Kyiv déclaraient être prêts à endurer la guerre aussi longtemps que nécessaire [6] ; bien que ce chiffre marque un recul par rapport aux enquêtes précédentes, il demeure élevé pour une nation vivant depuis plus de quatre ans une guerre à grande échelle. À bien des égards, la crise de la mobilisation symbolise ainsi l’un des paradoxes les plus profonds auxquels l’Ukraine est confrontée dans sa lutte existentielle contre l’agression non provoquée de la Russie : préserver la liberté de la nation exige que certains citoyens renoncent à leur propre liberté, et potentiellement à leur vie.

Ma recherche aborde ce dilemme à travers les expériences vécues des hommes qui ont choisi de ne pas accomplir ce devoir attendu et ont préféré fuir la guerre. Ancrer le fondement épistémique de la recherche dans les points de vue de ces hommes relève d’une approche féministe du positionnement (standpoint), qui prend au sérieux les expériences quotidiennes de la guerre pour les gens ordinaires et la manière dont ces expériences sont façonnées par des normes et des attentes genrées. Écouter les hommes partis à l’étranger sans les réduire automatiquement à des étiquettes telles que lâches, criminels ou victimes permet une compréhension plus nuancée des conséquences sociales de la guerre russe pour différents groupes d’Ukrainiens [7]. Une perspective féministe intersectionnelle est particulièrement utile à cet égard, car elle attire l’attention non seulement sur les réalités genrées du service militaire, mais aussi sur les dimensions de classe dans la manière dont la mobilisation est vécue et racontée par les hommes qui y résistent. Nombre de mes interlocuteurs ont décrit une mobilisation inégalement répartie selon la classe, la géographie et les réseaux sociaux, les hommes les plus pauvres et les moins privilégiés se sentant exposés de façon disproportionnée à la mobilisation forcée et aux postes d’infanterie les plus risqués.

Dans le même temps, l’effort de mobilisation ukrainien est devenu une cible privilégiée des campagnes de désinformation russes, qui exploitent, exagèrent et fabriquent stratégiquement des récits de conscription forcée et de classe afin de provoquer la polarisation et de saper la confiance envers l’État et l’armée ukrainiens [8]. Pourtant, une réponse pertinente à une telle propagande ne peut se limiter à faire taire les points de vue critiques ou inconfortables, sous peine de renforcer les perceptions d’opacité et d’injustice au sein du système de mobilisation. Au contraire, des discussions honnêtes sur la mobilisation et sur les expériences de ceux qui évitent le service militaire peuvent contribuer à jeter les bases d’une unité et d’une compréhension mutuelle entre Ukrainiens ayant vécu différentes formes de souffrance et de sacrifice du fait de la guerre russe.

Ambivalence morale, inégalités de classe et masculinité de protestation

Ces dernières années, j’ai mené un travail de terrain à travers l’Europe et le long des régions frontalières de l’Ukraine, en particulier en Moldavie, où j’ai recueilli la parole de soixante Ukrainiens ayant fui à l’étranger. Les hommes interrogés venaient de milieux socio-économiques, d’oblasts et de situations personnelles très divers. La majorité se situait dans la tranche d’âge de mobilisation (25-60 ans) et, si quelques-uns bénéficiaient d’un sursis légal, la plupart n’en avaient pas et avaient franchi la frontière par des moyens illégaux, parfois dangereux. Bien que chaque parcours soit singulier, la plupart reflètent une combinaison complexe d’ambiguïté morale et de sentiment d’injustice, la peur d’être mobilisé et tué au combat apparaissant comme le facteur le plus déterminant dans leur décision de partir.

L’analyse des récits sur les motivations de la fuite fait apparaître plusieurs différences entre ceux partis au début de la guerre à grande échelle et ceux restés en Ukraine pendant plusieurs années avant de finalement partir. Pour les hommes partis dans les premières phases de la guerre (2022-2023), la décision s’accompagnait souvent d’une ambivalence morale et émotionnelle marquée. Beaucoup n’excluaient pas totalement l’idée de rentrer un jour rejoindre les forces armées. Peu après son départ en 2022, Vitaliy, par exemple, envisagea de rentrer défendre sa ville natale dans l’est de l’Ukraine face à l’avancée russe. Sa mère l’en dissuada : « J’avais pensé rentrer me battre, mais en parlant avec ma mère, elle m’a dit : “bon, si tu meurs, c’est ton affaire. Mais si tu es blessé, l’État ne t’aidera pas. Nous, tes parents, devrons nous occuper de toi.” (…) C’est pour ça que je suis encore ici. » Le récit d’Artem traduit une inquiétude similaire face à sa décision de fuir, bien que sa manière de négocier avec lui-même ait pris une forme plus pratique, envisageant d’acquérir à l’étranger des compétences pouvant contribuer plus tard à l’effort de guerre, comme la construction de drones :

« Mon excuse actuelle [pour être à l’étranger], c’est que j’apprends le FPV et que j’essaie de construire un drone. J’essaie d’apprendre à les piloter. Comme ça, si un jour je craque et que je rentre, au moins je ne serai pas, tu vois, dans une tranchée ou dans l’infanterie. Je serais pilote ou quelque chose comme ça… Je serais utile d’une façon ou d’une autre. Pas juste de la chair à canon. (…) Je ne suis pas en paix avec cette décision [de fuir]. Il y a du travail à faire [en Ukraine]. »

Le récit d’Artem illustre non seulement le fait que la fuite était rarement vécue comme une décision définitive au début de la guerre, mais aussi qu’elle s’accompagnait souvent d’un examen moral récurrent de soi-même : les raisons invoquées pour rester à l’étranger relevaient-elles d’une justification sincère ou d’une forme d’auto-illusion ?

À l’inverse, les hommes partis plus tardivement dans la guerre exprimaient moins d’ambiguïté morale quant à leur décision de fuir. Un trait commun à ce groupe dans mon étude est qu’ils venaient majoritairement de milieux populaires et avaient franchi la frontière à pied vers la Moldavie par des itinéraires informels, à l’image d’Orest. Beaucoup ont décrit comment les pratiques de mobilisation avaient fini par rendre impossible le maintien d’une vie civile et d’un emploi dans l’économie formelle. Leurs récits étaient donc fortement marqués par une perception d’injustice au sein du processus de mobilisation, et par l’expérience d’hommes issus de milieux modestes et de zones rurales soumis de façon disproportionnée à la conscription forcée, faute de disposer des moyens financiers ou des relations nécessaires pour obtenir, par la corruption, un *bilyi kvitok* (« billet blanc », certificat d’exemption médicale). Yurii, ouvrier [9] originaire du sud de l’Ukraine parti en 2025, décrit un sentiment d’impuissance face au système de mobilisation lorsqu’il avait tenté d’obtenir un sursis légal pour raison médicale, ne disposant ni de moyens financiers ni de relations influentes :

« J’aime mon pays… Mais tous les jours on voit ça, des hommes attrapés dans la rue. Je l’ai vu moi-même ! Ces petits bus tournent autour des immeubles et, dès qu’un homme sort, ils l’attrapent (…). Ça n’a pas sa place dans une démocratie. Tu ne sais jamais comment obtenir un sursis, ni ce qui compte. La loi change tous les jours. Un jour tu es en règle, le lendemain non [et tu peux être mobilisé]. Un gars ordinaire comme moi ne peut rien faire. Il n’y a qu’un seul document qui compte vraiment — les dollars. »

Bien qu’il soit impossible de vérifier si Yurii souffrait réellement d’une pathologie qui lui aurait valu une exemption, la portée analytique tient à la manière dont cette expérience a façonné sa perception de l’injustice. Il est apparu clairement, au fil des entretiens, que ces expériences avaient non seulement contribué à la décision de quitter l’Ukraine, mais aussi atténué le sentiment de culpabilité associé à ce choix. Comme l’illustre le récit de Yurii, la *busyfikatsiia* — les rafles et contrôles d’identité menés dans l’espace public pour intercepter des hommes mobilisables [10] — revenait de façon récurrente et pesait fortement sur la décision de partir. Beaucoup d’hommes ont décrit un état d’anxiété permanente dans l’espace public avant leur départ, se cachant chez eux pendant de longues périodes, perdant leur emploi et devenant de plus en plus incapables d’assumer leurs rôles dans la vie civile du fait de la mobilisation [11]. Cette expérience comportait également une dimension de classe et de géographie rurale, les ouvriers des petites villes ou des villages se sentant plus exposés à la *busyfikatsiia*. Les travailleurs manuels doivent généralement être physiquement présents sur leur lieu de travail et se trouvaient donc exposés au risque de mobilisation jusque sur le trajet du travail. Ce risque était renforcé par le fait que les lieux de travail à main-d’œuvre majoritairement masculine constituaient des points de contact privilégiés pour les agents recruteurs, et nombre de répondants ont rapporté avoir croisé des recruteurs devant leur lieu de travail. Yaroslav décrit ainsi : « On entend généralement dire qu’on trouve ces camionnettes dans les villages où les gens sont moins instruits ou ont moins d’argent. C’est un signe, un signe énorme. » De même, Artemiy, originaire d’un petit village, note : « Ils ont vidé les villages de leurs hommes en premier, c’est pour ça que certains appellent ça la guerre des pauvres. »

Il n’existe pas de données systématiques sur la composition socio-économique des mobilisés ni des forces armées en général ; certaines analyses des pertes au combat pointent toutefois vers une surmortalité parmi les hommes issus des communautés rurales et pauvres, ce qui donne un certain poids empirique à ces perceptions [12]. L’objectif n’est cependant pas ici de vérifier la véracité des récits des hommes, mais de comprendre comment ces perceptions elles-mêmes structurent l’expérience et la vie quotidienne des hommes en âge de conscription pendant la guerre. Pour eux, la *busyfikatsiia* n’était pas un simple désagrément du quotidien, mais une rupture fondamentale dans leur rapport à l’espace public et, dans un sens plus politique, dans la relation entre citoyen et État. Beaucoup ont vécu la *busyfikatsiia* comme le signe que l’État avait entièrement outrepassé son mandat. Cette combinaison d’un sentiment d’injustice de classe et d’illégitimité institutionnelle a donné naissance, chez certains, à ce que l’on peut comprendre comme une forme de « masculinité de protestation ». Souvent théorisée à propos des hommes issus des classes populaires et économiquement marginalisés en temps de paix [13], la masculinité de protestation désigne une forme d’identité masculine forgée en opposition à des institutions perçues comme hostiles ou illégitimes. Dans ce contexte, le refus d’obtempérer devient en lui-même un moyen d’affirmer sa dignité et sa masculinité.

Chez les hommes de cette étude, une dynamique comparable semblait à l’œuvre : le refus de combattre n’était pas nécessairement présenté comme une lâcheté ou une trahison, mais comme un désengagement légitime vis-à-vis d’un État ayant, à leurs yeux, perdu son droit d’exiger leur obéissance du fait de la conduite injuste de la mobilisation [14]. Cela n’a toutefois pas totalement éliminé le sentiment de culpabilité. Celui-ci se dirigeait rarement vers l’État ou un sens du devoir constitutionnel, mais plutôt vers les autres Ukrainiens « ordinaires » luttant pour la survie de leur nation. Beaucoup ont décrit des dons à des unités ou à des soldats qu’ils connaissaient personnellement, une pratique fondée à la fois sur l’empathie et le désir de contribuer à la victoire. Viktor, par exemple, expliquait : « Je fais des dons parce que je me soucie des gens. Des soldats. J’ai la chance de ne pas être au front, tout le monde n’a pas cette chance, je pense à eux et je veux les aider à avoir un peu plus de confort dans leur vie. » Pour beaucoup des hommes interrogés, la décision de fuir représentait donc moins un rejet de la communauté ukrainienne et de l’effort de guerre qu’une résistance à un régime de mobilisation perçu comme injuste, combinée à une peur fondamentale de la mort.

Responsabilités de soin et normes contradictoires de la masculinité

Si les femmes en Ukraine continuent d’assumer une part disproportionnée du travail de soin non rémunéré, les transformations d’avant-guerre dans la vie familiale avaient déjà commencé à redéfinir les rôles masculins au sein du foyer. Avant l’invasion à grande échelle, de nombreux pères s’impliquaient de plus en plus dans les soins aux enfants et la vie familiale quotidienne, et des données d’enquête de 2023 suggèrent que ces formes plus engagées de paternité ont persisté pendant la guerre, même si les femmes demeurent les principales aidantes [15]. La guerre a néanmoins fortement mis sous tension cette configuration. La prégnance croissante d’une masculinité militaire a renforcé les attentes juridiques et symboliques selon lesquelles le rôle social central de l’homme devrait s’accomplir par le service armé plutôt que par le soin domestique [16].

Cette pression a marqué, sous une forme ou une autre, l’expérience de presque tous les hommes interrogés. Plusieurs ont réfléchi à la manière dont leur position à l’étranger les mettait en tension avec les idéaux masculins du temps de guerre, où le courage et la résilience sont particulièrement valorisés. Vitaliy, par exemple, décrivait cela comme une hiérarchie de la masculinité façonnée par des récits de bravoure, où la valeur d’un homme et sa légitimité masculine se mesuraient à sa disposition perçue à affronter le danger, y compris en dehors du service au front :

« Il y a des gens qui voient même les hommes partis de Kyiv [vers les oblasts de l’ouest] comme une forme de trahison. Certains hommes restés se disent : “je n’ai pas peur, donc je suis plus un homme que toi” (…) Si tu ne tiens pas ta position, [alors] on te considère déjà comme quelqu’un qui a fui (…) Je ne suis pas d’accord. Et puis, pourquoi les hommes devraient-ils se sentir plus coupables de fuir ? »

Comme le montre également le récit de Vitaliy, beaucoup d’hommes contestaient activement l’idée que le courage ou la participation militaire constituerait la plus haute, ou la seule, expression légitime de la performance masculine en temps de guerre.

Pour beaucoup, en particulier les pères, cette résistance s’exprimait à travers les responsabilités de soin et l’idée que soutenir le foyer, sur le plan affectif comme financier, primait sur la défense de l’État. Cette conception rejoint des transformations plus larges des masculinités post-indépendance, où l’autonomie individuelle, l’apport économique et le rôle du soutien de famille entrepreneur de lui-même se sont progressivement imposés comme des idéaux masculins centraux en Ukraine, parallèlement au déclin de la masculinité soviétique collectiviste [17]. En ce sens, la fuite à l’étranger pouvait elle-même se comprendre comme l’affirmation d’un type particulier de masculinité, défini par la responsabilité individuelle et la protection de la cellule familiale. Dans ce contexte, la paternité active apparaissait fréquemment comme un rôle masculin valorisé, en particulier chez les hommes plus jeunes. Oleksandr, 26 ans, dont le premier enfant était né peu avant l’invasion à grande échelle, décida de fuir illégalement avec sa famille en 2022 en franchissant un poste-frontière isolé vers la Moldavie, avant de rejoindre l’UE. Bien que se disant tiraillé entre son devoir de défendre l’Ukraine et ses responsabilités familiales, son nouveau rôle de père a finalement primé :

« En tant qu’homme, j’aimerais combattre les Russes et tout ça, protéger mon pays… Mais je veux surtout protéger ma famille et être avec elle. S’il m’arrivait quelque chose… (…) Vous savez, je veux que ma fille grandisse dans une famille complète. Parce que je sais que ça a une grande influence, surtout sur les filles, d’avoir un père. C’est important pour sa vie future et sa relation aux hommes. »

D’autres participants, en particulier des ouvriers venus de villages, ont expliqué avoir fui à l’étranger pour pouvoir travailler et subvenir aux besoins de leur épouse et de leurs enfants restés dans des régions plus sûres d’Ukraine. Marko, marin de 43 ans parti pour la Moldavie en 2025, expliquait : « Ma famille est d’accord que je sois ici plutôt qu’au combat. J’ai besoin d’être libre pour subvenir aux besoins de ma famille et élever mes enfants. Mais je ne peux pas les élever d’ici, je peux seulement gagner de l’argent pour eux. Ce n’est pas comme ça que j’imaginais mon rôle. »

La valorisation de la paternité et de la vie familiale n’a cependant pas nécessairement résolu la tension sous-jacente entre protection de la famille et protection de la nation, en particulier dans un contexte où l’identité nationale ukrainienne s’est de plus en plus liée à la résilience et à la capacité et volonté collectives de s’opposer à l’agression russe. Cela a, en retour, renforcé une forme de masculinité nationaliste devenue socialement et culturellement ancrée, à laquelle il est difficile de simplement se soustraire [18]. Les hommes interrogés étaient pleinement conscients que leurs propres choix étaient constamment mesurés à l’aune d’un discours dominant de la résilience, auquel ils avaient échoué à se conformer en tant qu’Ukrainiens, et plus particulièrement en tant qu’hommes.

Pour certains, cela se traduisait par une couche persistante de culpabilité, nourrie par un sentiment discret mais tenace d’être perçus négativement. Kyrylo, deux fois déplacé — d’abord de son Donetsk natal en 2014, puis de Kyiv en 2022 —, décrit un sentiment d’isolement vis-à-vis de la communauté ukrainienne après son départ : « Je vois bien ce que d’autres Ukrainiens écrivent sur les réseaux sociaux à propos d’hommes comme moi. Ça me fait me sentir… je ne sais pas… J’ai beaucoup souffert pour ma santé mentale depuis que j’ai quitté l’Ukraine. » De même, en repensant à sa décision de fuir, Bohdan raconte que le simple fait de répondre à mes questions lui donnait immédiatement l’impression de chercher des excuses : « Quoi que tu dises, il y aura toujours pas mal de gens qui penseront, au fond d’eux-mêmes, que tu essaies juste de justifier ta présence hors d’Ukraine. Personnellement, je ressens vraiment cette culpabilité de ne pas être avec ma famille, avec mes autres compatriotes, dans le pays. » Plusieurs participants ont également évoqué le sentiment que leur identité d’hommes ukrainiens était devenue conditionnelle, d’une manière qu’elle n’avait jamais été avant la guerre. Vasyl, par exemple, avait quitté l’Ukraine peu avant ses 18 ans et, bien que loin encore de l’âge de mobilisation, exprimait le sentiment que sa citoyenneté n’avait plus le même poids parce qu’il avait quitté le pays :

« J’ai le sentiment que, quand je rentrerai en Ukraine, je n’aurai en quelque sorte pas le droit de dire ce qu’il faut faire après la victoire. Il va évidemment y avoir des changements de gouvernement, de règles, de nouvelles lois, et ainsi de suite. Et j’ai le sentiment de ne pas avoir le droit de dire quelles lois il nous faut, comment choisir le gouvernement, ce qu’il faut faire dans le pays. Parce que j’étais à l’étranger (…) Personnellement, je me sens vraiment coupable d’avoir quitté mon pays dans une période aussi difficile. »

Si de nombreux participants ont exprimé ces différentes formes de culpabilité, d’autres, comme Orest présenté en ouverture, se montraient plus réticents à adopter à leur propre égard un cadrage stigmatisant. Pour lui, les pratiques de mobilisation constituaient une rupture d’un contrat social déjà fragile entre citoyens et État. Partir était donc largement perçu comme une réponse légitime : « En ce moment, je ne me sens pas coupable, j’ai juste sauvé ma peau. » Ces récits divergents témoignent d’une reconfiguration continue de la vie sociale et morale dans l’Ukraine en guerre, où les attentes concurrentes de masculinité et de citoyenneté sont sans cesse redéfinies à mesure que se dessinent de nouvelles hiérarchies sociales.

Rentrer au pays ?

Ce qui se dessine n’est ni un récit univoque de résistance, ni de soumission aux attentes genrées attachées aux rôles masculins en temps de guerre. Si les hommes partis contestaient souvent l’idée de laisser la masculinité militarisée définir leur rôle social, la plupart demeuraient loin d’être libérés de l’examen moral et de la culpabilité liés à leur position précaire, perçus comme des déserteurs ou des réfugiés illégitimes [19]. Cette tension se manifestait sans doute avec le plus d’acuité autour de la question du retour. Si la plupart des hommes décrivaient un accueil fait de compréhension et de sympathie de la part de leurs proches et amis, une inquiétude largement partagée portait sur le paysage social qu’ils retrouveraient à leur retour. La stigmatisation potentielle de la part de compatriotes restés au pays pendant la guerre revenait fréquemment comme une source anticipée de polarisation sociale. Certains participants doutaient que ces fractures aient un impact tangible sur leur vie future, tandis que d’autres pensaient qu’elles pourraient affecter leurs perspectives d’emploi et leurs relations sociales plus largement, certains ayant déjà connu la perte d’amitiés ou de relations proches qu’ils associaient à leur décision de fuir.

La perspective de rencontrer des vétérans à l’avenir suscitait la réaction la plus unanime parmi les hommes interrogés. Cette question était abordée avec une grande empathie pour les vétérans et une reconnaissance de l’horreur et du sacrifice profonds vécus par les soldats. Cette empathie s’accompagnait néanmoins d’une inquiétude marquée : de futures rencontres entre vétérans et hommes ayant évité la conscription pourraient devenir une source sérieuse de conflit social. Plusieurs craignaient que de telles rencontres puissent, dans certains cas, tourner à la violence, voire se révéler mortelles, compte tenu du nombre important d’armes à feu en circulation dans une société en guerre. Pour beaucoup de participants à cette étude, la combinaison de cette peur et des craintes liées à différentes formes d’exclusion sociale constituait un véritable obstacle au retour. Pour eux, rentrer signifie risquer une subordination au sein d’un ordre social réorganisé autour du sacrifice et de la souffrance, où leur choix de fuir pourrait durablement compromettre leur légitimité en tant que citoyens et en tant qu’hommes au sein de la société ukrainienne. En ce sens, la décision de fuir, quelles qu’en soient les causes, a enclenché un processus de dislocation sociale et masculine qui ne s’arrête pas à la frontière, mais continue de façonner la vie, l’identité et l’avenir de ces hommes de façon profondément incertaine.

Sofie Rose est politologue, chercheuse postdoctorale au Center for War Studies du département de science politique de l’Université du Danemark du Sud (SDU), où elle dirige un projet de recherche sur les politiques de masculinité et la stigmatisation des hommes ukrainiens en âge de conscription qui fuient la guerre.

Notes

[1] Orest est un pseudonyme. Afin de protéger l’anonymat des personnes interrogées, tous les noms et éléments identifiants ont été modifiés ou omis dans l’ensemble de l’article.

[2] Centre territorial de recrutement (Територіальний центр комплектування), l’organisme chargé en Ukraine de l’enregistrement militaire et de la mobilisation.

[3] Sofie Rose (2024), « Nation of Heroes: State Stigmatisation of Ukrainian Men who Flee the War », Critical Studies on Security, 14(1), pp. 112-132, https://doi.org/10.1080/21624887.2024.2398848 ; Olena Strelnyk et Sarah D. Phillips (2025), « “Either fight or pay taxes”: constructing citizenship in the context of Russia’s war on Ukraine and its gender implications », Innovation: The European Journal of Social Science Research, 38(1), pp. 169-192.

[4] Eurostat, « Temporary protection for persons fleeing Ukraine: monthly statistics », 5 novembre 2025, https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Temporary_protection_for_persons_fleeing_Ukraine_-_monthly_statistics. Sauf indication contraire au point de citation, toutes les URL citées dans cet article étaient accessibles au 16 octobre 2025.

[5] Sur un précédent historique de crise de mobilisation et de désertion de masse en Ukraine, voir Andriï Zdorov, « Ukraine : deux millions de déserteurs — ce que la crise de l’Armée rouge en 1919 nous dit aujourd’hui », ESSF, https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article79480.

[6] Institut international de sociologie de Kyiv, « Сприйняття перемовин, ставлення до пропозиції обміну Донецької області на гарантії безпеки та скільки ще готові терпіти війну: результати опитування, проведеного 1-8 березня 2026 року », https://kiis.com.ua/?lang=ukr&cat=reports&id=1597&page=1.

[7] Sur les tensions entre masculinité, refus de combattre et féminisme dans le contexte de la guerre russo-ukrainienne, voir « La guerre russo-ukrainienne depuis 2014 et le féminisme », ESSF, https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article79289.

[8] Maryna Vorotyntseva (2024), « Russia’s Attempts to undermine mobilization », International Centre for Defence and Security (RKK), Estonie, https://icds.ee/wp-content/uploads/dlm_uploads/2024/09/Layout-Vorotyntseva_final.pdf.

[9] J’emploie le terme « ouvrier » pour désigner les cols bleus, ce groupe s’auto-identifiant majoritairement comme des « travailleurs ».

[10] Pratique de contrôles documentaires et de mobilisation dans l’espace public par le TCK et/ou la police.

[11] Sur l’ampleur de la désertion et de la « busification » en Ukraine, voir « Ukraine Abandonned. Unjust Surrender or Unsustainable... », ESSF, https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77103.

[12] Roman Mohuczy, « Mapping the war – what data reveals about Ukrainian losses », Substack, 26 mars 2026, https://therootaccess.substack.com/p/ukrainian-war-what-data-reveals.

[13] Voir notamment Gregory Wayne Walker (2006), « Disciplining Protest Masculinity », Men and Masculinities, 9(1), pp. 5-22, https://doi.org/10.1177/1097184X05284217.

[14] Sur le rejet, par la gauche ukrainienne elle-même, du pacifisme et de l’objection de conscience comme position politique en temps de guerre existentielle, voir « We fight, we have rights: How soldiers’ democracy powers Ukraine’s resistance », ESSF, https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77000.

[15] Info Sapiens, « Роль чоловіків у батьківстві у час повномасштабної війни », mai 2023, https://www.sapiens.com.ua/publications/socpol-research/283/ukr_rol_cholovikiv_u_batkivstvi_u_chas_povnomasshtabnoi_viyny_.pptx_.pdf. Voir aussi les travaux d’Olena Strelnyk sur la maternité et le travail de soin en Ukraine.

[16] Rose (2024), Nation of Heroes.

[17] Sofie Rose (2025), « Duty and Choice: Unpacking Ambigous Perceptions of Ukrainian Men Fleeing the War », International Affairs, 102(1), pp. 1-22 ; Bradley Janey, Sergei Plitin, Janet L. Muse-Burke et Valintine M. Vovk, « Masculinity in post-Soviet Ukraine: an exploratory factor analysis », Culture, Society and Masculinity, 1(2), 2009, pp. 137-154 ; Tetyana Bureychak, « Masculinity in Soviet and post-Soviet Ukraine: models and their implications », in Olena Hankivsky et Anastasiya Salnykova (dir.), Gender, politics and society in Ukraine, Toronto, University of Toronto Press, 2012.

[18] Pour davantage sur la masculinité nationaliste en Ukraine en temps de guerre, voir Rose (2025), Duty and Choice.

[19] Sur cette double précarité, voir aussi Sofie Rose (2025), « The right not to fight: Protection of Ukrainian men who flee the full-scale war », Revista Lüvo, 12(1), pp. 68-72, https://www.calameo.com/read/0048130595177cab8ebe9.

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